Alors que l’amendement visant à interdire les femmes voilées lors des sorties scolaires est retiré, l’instituteur reste le dernier rempart permettant de faire de chaque école un asile inviolable à la querelle religieuse…


Adopté par le Sénat en mai, l’amendement visant à interdire les signes religieux, le voile en particulier, lors de sorties scolaires a été finalement rejeté en juin. Cette mise en lumière de l’ambiguïté des textes en vigueur sur le sujet a donné lieu à un fort bouillonnement médiatique. Pourtant une question demeure : pourquoi les enseignants trouvent-ils plus important de sortir avec leur classe que de protéger leurs élèves de la présence, rendue possible par l’institution, d’un signe de soumission de la femme ?

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En préambule, il est important de rappeler que les  sorties régulières de proximité à pied ou en bus, peuvent être conduites par l’enseignant, seul, en élémentaire ou accompagné d’un autre adulte pouvant être l’ATSEM1 de la classe en maternelle. La polémique actuelle ne devrait donc pas concerner les visites hebdomadaires à la bibliothèque ou les déplacements vers les équipements sportifs car la présence de mamans voilées en ces circonstances relève  d’un choix de l’enseignant. En revanche, les sorties plus lointaines sans nuitées  imposent un adulte pour 8 enfants chez les plus petits et deux adultes en élémentaire jusqu’à 30 élèves. Les textes n’indiquent en aucun cas qu’il doit s’agir d’un parent.

Les sorties scolaires ne sont pas une obligation

Dans la pratique, on rencontre parfois des situations où les municipalités mettent ponctuellement du personnel à disposition ou bien où les enseignants font le choix de choisir des bénévoles hors du vivier des familles, dans le milieu associatif par exemple. Cela n’est pas facile, mais demeure quelquefois possible.

Mais avant tout, le point légal à prendre en considération, reste que les sorties ne constituent aucunement une obligation inscrite dans les textes. Le choix radical de s’abstenir de sortir est donc possible. D’ailleurs, si le postulat a d’emblée été posé que le contact avec le monde extérieur ne pouvait se faire qu’en marchant vers lui, bien des écoles font le choix inverse et accueillent des spectacles, des expositions, des artistes et des auteurs dans l’enceinte scolaire. La matérialité des vraies œuvres est là, le caractère exceptionnel de la présence d’adultes du monde artistique et le contact avec la culture aussi. L’objectif en terme d’ouverture d’esprit et de culture générale, souvent invoqué pour justifier le caractère impératif des sorties, peut donc parfaitement être atteint par d’autres vecteurs. Sortir est donc un choix et non une obligation, légitimé par des arguments pédagogiques réfutables.

A la campagne, les petits ruraux ne sortent que très rarement

Mais alors pourquoi s’acharner à sortir accompagnés de parents? Est-ce parce que sans cela, les enfants de ces « territoires perdus » seraient lésés ? Pas plus que les enfants défavorisés de la France périphérique dont on ne parle jamais mais dont les classes, trop éloignées des centres urbains ou sans budget communal pour financer un bus, ne sortent que rarement.

Bien sûr, il y a un peu de ce que Max Weber nomme « autorité de l’éternel hier » qui pousse à respecter des usages de convivialité avec les parents d’élèves par habitude, mais, arrivé à ce point de la réflexion, on sent bien que l’enjeu est ailleurs. Il transparaît ici ou là, sur les réseaux sociaux, lorsqu’un enseignant évoque l’occasion pour ces mères de sortir de chez elles et l’espoir de tisser un lien avec des familles culturellement éloignées du monde de l’école. Mais est-ce bien là la mission de l’école ?

Nos valeurs et… l’angélisme de certains enseignants

Les consignes ministérielles peuvent laisser penser que oui, puisque le dernier quinquennat socialiste a fait de la qualité de la relation clientèle/parents un critère d’évaluation des enseignants. Cette posture managériale a été réaffirmée par Jean-Michel Blanquer qui écrit dans la circulaire de la rentrée prochaine : « Il est crucial que les parents et la communauté éducative soient unis par les mêmes valeurs et se soutiennent mutuellement » sans que l’institution ne prenne le risque de proposer des pistes lorsque ce n’est pas le cas. Sur le terrain, les enseignants n’ont donc d’autre choix que d’ajuster leurs pratiques pour que la parole performative du ministre semble s’accorder avec les faits. Ils sont encouragés à faire vivre le rêve de la diversité heureuse et conviviale.

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Reste enfin à évoquer l’utopie universaliste dont le mythe vivace imprègne le milieu enseignant. Cette espérance est noble et doit bien sûr nourrir l’espoir d’amener chaque enfant vers la connaissance, mais n’y-a-t-il pas un certain angélisme à pousser l’idée jusqu’à penser qu’un simple contact avec nos usages et valeurs, au gré d’une ballade pédagogique, suffira à convertir tout parent à l’Esprit des Lumières ? Ne pourrait-on pas voir dans cette confiance absolue en notre capacité à ramener les communautés divergentes dans un creuset commun de valeurs, les derniers effluves de la face sombre de Jules Ferry, lequel défendait « le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures»2 ? Et l’on constate alors que  « la justification d’une supériorité culturelle supposée » n’a pas attendu les fantasmes sur la droite identitaire dont a parlé Gilles Clavreul pour entrer en action. Car il semble souvent que ce soit au nom de cette certitude légèrement condescendante que certains enseignants, animés d’une foi de Pères Blancs, font du maintien de la convivialité avec les adultes une priorité, s’aveuglant sur l’effet de légitimation d’un signe d’infériorité de la femme qui va avec.

Refaire de chaque école un asile inviolable

La tentative de légiférer clairement sur le sujet des signes religieux portés par les parents accompagnant les sorties scolaires a échoué. C’est une bataille de perdue, mais il ne faut pas surévaluer le pouvoir du juridique. La vigueur de la laïcité relève avant tout d’un contrat avec les citoyens à qui il appartient de la faire prospérer. A ce titre, chaque enseignant dispose d’un moyen pour que la laïcité sorte gagnante : cesser de fournir, au travers des sorties scolaires, un point de levier pour les pressions communautaristes. La grande majorité de ces mères aujourd’hui voilées sont passées par des classes où la pédagogie de l’ouverture sur la Cité battait son plein. Peut-être est-il temps de tirer la leçon de cet échec et de refaire de l’école « cet l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ».

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