Les génies de la communication politique contemporaine, de Gandhi à… Zemmour


Tous les grands communicants de l’Histoire n’ont pas été forcément des hommes politiques.

Mais tous les grands politiques ont été de grands communicants, tant il est vrai que l’impact sur les opinions ajoute au prestige de la fonction, et facilite la prise de décision. Parmi ceux-ci, certains ont été de véritables génies. Le premier de « l’époque moderne » a certainement été Gandhi. Sa doctrine de la non-violence était un superbe habillage, tant il est vrai que, seule face à la force, la non-violence est toujours perdante. Mais Gandhi savait qu’il n’était pas seul. Il avait compris, avant tous les autres, le contexte général occidental de son époque, avec des puissances coloniales fragilisées, et un nouveau géant, les USA, dont l’intérêt évident sur le plan international était d’émasculer ses alliés afin d’assurer durablement sa propre domination sur le monde.

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Dans ces conditions, Gandhi avait compris que l’une des meilleures options politiques, à rebours des idées habituelles, consistait à se construire une grande image victimaire, certain qu’il était que la presse saurait s’en emparer et la faire exister, que les opinions occidentales se l’approprieraient facilement, et que le gouvernement américain ne manquerait pas d’en saisir le prétexte pour pousser l’Angleterre à brader son empire. Presse, opinion, victimisation, Gandhi avait tout compris de la communication moderne. Et le plus fort est sans doute qu’il l’ait fait dès les années 1920, avant même le basculement géopolitique majeur de la 2ème guerre mondiale, qui consacrerait la justesse de sa stratégie.

Les styles actuels

On a vu ensuite fleurir plusieurs styles :

– des « divinités tutélaires » : de grands personnages qui, dans un style plus classique, ont tenté d’habiller leur personnage par de grands discours ou des actions d’éclat, des interventions plutôt rares et structurantes. On peut certainement classer, dans cette catégorie des hommes comme Roosevelt, Charles de Gaulle, Mao Tsé Toung, Indira Gandhi, Nasser ou encore Martin Luther King. Jean-Paul II faisait partie de cette catégorie. Castro me semble d’une autre sorte, et je ne parle pas du « Che » dont le personnage a été entièrement fabriqué.

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– des « managers » : ceux-là ont adopté un tout autre style, celui de la « com’ permanente ». Loin de la parole et de l’action rare et structurante, ils sont placés constamment sous les caméras. Ils ont été extrêmement attentifs à donner d’eux-mêmes une image jeune, intelligente, « propre », léchée, « managériale », éternellement dynamique. L’inventeur de ce concept est Kennedy, autre génie de la com’ politique. Il a su trouver le personnage parfait pour faire « fantasmer » la haute et moyenne bourgeoisie libérale et progressiste, à un moment où paix, richesse et modernité aidant, celle-ci devenait dominante. Tout comme Gandhi, Kennedy a suscité de nombreux adeptes. Tony Blair a essayé de lui ressembler en Angleterre, sans grand succès, il est vrai. En France, il a été parfaitement copié par Giscard d’Estaing. Il l’est aujourd’hui par Emmanuel Macron, qui a le même mode de pensée et le même électorat que Giscard. Justin Trudeau, au Canada, est aussi de cette veine.

– certains autres ont tenté de faire plus « populaire ». Pas très réussi, la période ne s’y prêtant pas jusqu’ici. On peut mettre dans cette catégorie Khrouchtchev, tapant avec sa chaussure sur son pupitre de l’ONU. Jacques Chirac en avait les dons, même s’il les a gâchés en faisant parallèlement une politique erratique éloignée de son électorat. Pour ce qui est de l’époque actuelle, l’un d’entre eux, en réinventant entièrement le concept, a su créer une communication totalement nouvelle et originale : c’est Donald Trump. Comment a-t-il fait ?

La recette magique de Trump

Confronté à une gauche devenue, gentrification aidant, le meilleur défenseur des catégories les plus riches, Trump fait deux constats :

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– contrairement aux droites, qui refusent, d’une certaine façon, de « faire » de la politique, croyant que les résultats de leur bonne gestion suffiront à les faire réélire,  la gauche fait au contraire de la politique une religion civile, ce qui fait qu’elle en considère le choix comme impératif, et le résultat comme immanent et inéluctable. C’était vrai autrefois pour le marxisme, ça l’est aujourd’hui pour le multiculturalisme ou le réchauffement climatique. De même, comme le remarque justement Rousseau, les opposants à cette religion, qui garantit et « sanctifie » le « contrat social » ainsi défini, doivent être punis de mort.1 Aujourd’hui, pas de mort corporelle, sans doute, mais la mort politique et sociale certainement. En agissant ainsi, elle espère créer dans l’opinion des mouvements collectifs d’adhésion par la détestation, comme le montre Orwell, magistralement, dans « 1984 », avec le personnage d’Emmanuel Goldstein.

– l’autre constat est très important : la fracture sociale, de nos jours, est devenue si grande que s’est installée une méfiance exceptionnelle, de la part de « ceux d’en bas », contre tout ce qui vient « d’en haut ». Cette méfiance est telle que tout ce que hait et rejette la société d’en haut provoque automatiquement un mécanisme d’adhésion de la part de la société d’en bas. Elle se dit : « ils m’humilient et me mentent tout le temps, donc s’ils essayent de faire taire celui-là, ou s’ils le haïssent, c’est qu’il dit la vérité ».

Trump a compris à la fois l’appétence de la gauche pour la haine radicale, et la capacité d’adhésion que ce phénomène suscite en sa faveur auprès de ses électeurs populaires. Ainsi, la provocation qu’il pratique sans cesse, par ses tweets notamment, alimente, sans même qu’il ait besoin d’en faire plus, sa propre popularité. La recette est infaillible. Il a, d’une certaine façon, actualisé le paradigme de Gandhi, en obtenant l’adhésion de ses amis par l’image de victime que ses ennemis lui façonnent. Face à cela, la gauche est piégée.

Macron et Zemmour, deux figures contemporaines majeures

En France, il y a aujourd’hui deux grands communicants politiques : l’un est Emmanuel Macron, l’autre Eric Zemmour. L’un suit les traces de Kennedy, dont il copie le personnage, l’autre applique à merveille les recettes de Trump.

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L’image que Macron se donne est cohérente avec sa politique. Dans un contexte de fracture sociale béante, d’oligarchie terrorisée par le risque révolutionnaire et de pouvoir déliquescent, il protège du mieux qu’il peut les intérêts de la bourgeoisie qui l’a élu, et il la domine en même temps, en mettant en scène le danger social pour la resserrer autour de lui. De son côté, Zemmour provoque sans cesse la même oligarchie, qui le hait et le salit à qui mieux mieux, et ainsi, lui rend le meilleur service possible, en augmentant, à chaque fois, son crédit populaire. L’affaire de son discours à la dernière « Convention de la Droite » en est le meilleur exemple. La gauche sait pourtant que c’est la pire des attitudes, mais ne peut pas s’en empêcher. Que cherche Zemmour ? A la question « cherche-t-il le pouvoir ? », il est bien trop tôt pour répondre. A la question « cherche-t-il à discréditer, et même à faire tomber le pouvoir ? », on peut répondre, certainement, par l’affirmative. Comme aux derniers temps du communisme, le harcèlement dont fait preuve à son égard un appareil d’Etat vieilli, autiste, menteur et oligarchique, sans légitimité populaire, permet à Zemmour de construire, peu à peu, son personnage de Lech Walesa…

Entre Macron-Jaruzelski, le « manager » des classes riches, et Zemmour-Walesa, le « populiste », lequel va gagner ? L’Histoire se répète souvent… Continuons d’observer le passionnant jeu de communication de ces deux surdoués dans les années qui viennent.

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