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Christine Kelly, Diam’s, Platon et le bal des hypocrites

Françoise Degois: « Que dirait-on si elle s’appelait Fatima et qu’elle dise la même chose, s’appuyant sur Allah ? Ce serait un tollé général... »

Christine Kelly, Diam’s, Platon et le bal des hypocrites
La journaliste Christine Kelly © IBO/SIPA

Haro sur Christine Kelly!


Mais quel crime a donc commis la journaliste ? Elle a témoigné de l’importance qu’elle accorde à sa foi chrétienne dans sa vie et son travail, lorsque face aux doutes, aux difficultés, aux défis à relever, elle choisit de s’abandonner en confiance au dieu en lequel elle croit.

Kelly, chef d’orchestre des plateaux de CNews

Beethoven faisait de même, et déclarait que pour composer il dialoguait avec Dieu. Platon y consacra son plus fascinant dialogue, le Phèdre, célébrant cette inspiration. Au Japon, entre la technologie de pointe et les temples immémoriaux, des shamans en font leur métier depuis des siècles. Et c’est la nymphe Égérie qui souffla à Numa les premières lois de Rome. Mais dans la France d’aujourd’hui, beaucoup ne savent manifestement plus faire la différence entre l’enthousiasme au sens ancien, qui signifie « être habité par le divin », et le fanatisme. Et ils oublient que lorsque quelqu’un déclare s’en remettre à la volonté d’un dieu, que l’on y voit littéralement un dieu véritable ou simplement ce que C.G.Jung appelait un archétype, la question essentielle demeure celle-ci : à quel dieu choisit-il de s’en remettre ?

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Qu’a donc dit Christine Kelly ? Dans une église protestante où elle participait à un échange avec un pasteur, qu’elle y était « venue pour témoigner de la puissance de Dieu. » Que lors des émissions de Face à l’info, « ce n’est pas elle qui faisait, c’était Dieu. » Qu’en 2019, au moment où elle se voyait confier cette émission et se demandait si elle serait à la hauteur, elle pria et dit « Si Tu l’envoies là, c’est que Tu as une mission, je ne sais pas laquelle. (….) Toi, Tu sais. » Qu’avant d’entrer sur le plateau, elle prie et dit à Dieu « Ecoute-moi bien, c’est Toi qui parles, ce n’est pas moi. (….) Je me tais, Dieu, Tu prends les rênes. » et encore « C’est la première fois que je l’ai expérimenté vraiment, je me suis complètement effacée derrière Dieu et je L’ai laissé piloter. »

La comparaison déraisonnable de Françoise Degois

Aussitôt, certains (presque tous de gauche) se sont empressés de hurler au fanatisme, et surtout de dénoncer la soi-disant hypocrisie de la droite, qui critique le film prosélyte islamiste de Diam’s mais ne trouve rien à redire aux propos de Christine Kelly, preuve évidence n’est-ce-pas que cette droite est extrémiste, xénophobe, identitaire, anti-républicaine, et j’en passe. D’autres, évidemment, critiquent Christine Kelly ou la tournent en dérision, mais ont encensé le film et la démarche de Diam’s. Et d’autres encore ont défendu Christine Kelly mais pour ajouter aussitôt « que dirait-on si elle s’appelait Fatima et qu’elle dise la même chose, s’appuyant sur Allah ? Ce serait un tollé général. C’est ça qui ne va pas. »

Attardons-nous un instant là-dessus : imaginons qu’au lieu de convictions religieuses, Christine Kelly ait fait état de convictions éthiques et politiques. Oserait-on prétendre que certes il est normal que Christine affirme s’inspire de De Gaulle, mais que « si elle s’appelait Anastasia et qu’elle disait la même chose, s’appuyant sur Staline, ce serait un tollé général, c’est ça qui ne va pas » ? Taxerait-on d’identitaires ou de xénophobes ceux qui rappellent que De Gaulle et Staline ne sont pas des sources d’inspiration équivalentes, en les accusant de russophobie parce qu’ils n’apprécient pas le Petit Père des Peuples ? Verrait-on une « tenaille identitaire » entre le gaullisme et le stalinisme, sous prétexte que De Gaulle est Français et Staline étranger ?

L’hypocrisie, car hypocrisie il y a, est du côté de ceux qui feignent de croire que tous les dieux et toutes les religions se valent – ce qui, rappelons-le, revient soit à vouloir interdire toutes les religions, soit à vouloir autoriser le culte de Tezcatlipoca et ses sacrifices humains.

Enthousiasme et fanatisme

Peut-on éprouver un certain malaise, ou une certaine méfiance, face à un témoignage de ferveur religieuse comme celui de Christine Kelly ? Oui, naturellement. La frontière est floue entre la « divine folie » et la folie pathologique (Platon le disait déjà), et bien des groupes sectaires (y compris bon nombre de mouvances évangéliques) utilisent le prétexte de l’inspiration divine pour abolir chez leurs adeptes tout usage de la raison critique. Alors que la raison et le sens moral sont indispensables pour passer au crible les fruits de l’inspiration : les propos de la Pythie doivent être interprétés et non pris au sens littéral, c’est ainsi que Thémistocle sauva Athènes, la Grèce, et notre civilisation.

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Se sentir – ou se croire – habité par le divin (quand bien même il ne s’agirait « que » d’archétypes jungiens) est une puissante extase, une ivresse incomparable, qui peut conduire à des exploits dignes de marquer l’histoire mais aussi à des horreurs. « Ils sont tous possédés par un dieu barbare » disait Jung des Allemands en avril 1939… Mais De Gaulle priait fréquemment avant une décision importante, et nombre de héros célèbres ou anonymes, d’artistes, de chercheurs ont pu dire pour expliquer une fulgurance géniale, une intuition inattendue, ou un acte de générosité ou de bravoure hors-norme, que « ce n’est pas moi, c’est Dieu qui faisait. » Le dieu avec lequel dialoguait Beethoven n’est assurément pas celui qui possédait l’Allemagne en 1939.

Christine Kelly est une grande journaliste. Elle n’a rien d’un télévangéliste à la Kenneth Copeland (dont les vidéos sont, selon le point de vue, hilarantes ou terrifiantes). Que montre-t-elle dans ses émissions ? De la pondération, de l’écoute, de l’intelligence, du sens critique et un profond respect pour l’opinion d’autrui. Il n’y a dans sa manière de faire aucune forme de prosélytisme, tout au plus glisse-t-elle parfois discrètement dans ses interventions l’une ou l’autre citation biblique. Dans ses propos, il faut relever : « Tu as une mission (sous-entendu : à me confier), je ne sais pas laquelle. » Un fanatique, généralement, est persuadé de savoir quelle est la mission que son dieu lui confie. Pas Christine Kelly. Diam’s se réfère à une doctrine qui prétend incarner à la perfection la volonté divine et l’imposer à tous. Pas Christine Kelly : elle cherche à se laisser guider par son dieu au cas-par-cas plutôt que de se référer à des dogmes tout faits, et n’impose pas à autrui de prendre comme guide ses convictions à elle.

Alors que le fait religieux au sens large prend de plus en plus de place dans notre société (on peut le déplorer ou s’en réjouir, le constat demeure), il est dramatique que tant de commentateurs et même de responsables politiques soient devenus incapables de faire la différence entre l’enthousiasme et le fanatisme, entre vouloir se laisser guider par un dieu et œuvrer au règne totalitaire d’un monstre.

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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Disciple de Plutarque.

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