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« Les Gaulois sont palabreurs et n’arrivent à s’unir que face au danger », disait en son temps Jules César à propos de nos ancêtres. L’amiral Philippe De Gaulle, fils du plus illustre des Français, ajoutait en citant son Général et Président de père que déjà, durant l’Antiquité, ces derniers jouissaient d’une réputation qui allait nous précéder des siècles durant : « Les Français sont comme ça depuis les Gaulois. Hannibal qui recrutait des légions pour battre Rome écrivait à son frère Hasdrubal, qui levait des mercenaires en Espagne et dans les pays voisins : « Ne prends pas trop de Gaulois (…) Ils sont courageux dans l’action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents. »

Tel pourrait être l’horizon indépassable de ce qui continue à écrire notre Histoire, faite d’événements à la fois sublimes et tragiques comme lors du 11 janvier, ou de moments miséreux et indigents, lorsque durant les semaines qui suivirent, les politiques de tous bords oublièrent la formule consacrée du « pas d’amalgame » pour mieux se discréditer.

Qu’il semble loin désormais, le temps où, spontanément, près de quatre millions de français déferlaient dans les rues, pancartes, stylos, drapeaux tricolores en main, entonnant La Marseillaise, comme si soudain, la Nation faisait de nouveau corps derrière le triptyque républicain ornant le fronton de nos mairies. Même Nicolas Sarkozy, non sans un élan forcé, adoubait François Hollande dans sa fonction présidentielle.

Un an après la polémique suscitée par le spectacle de Dieudonné, au cours de laquelle Manuel Valls s’était empressé de sortir son costume de justicier, le combat pour la liberté d’expression avait un nom : Charlie. Mieux, elle allait devenir la croisade contre les extrémismes et les totalitarismes. Bref, on allait voir ce qu’on allait voir. Ce peuple français décrié pour son pessimisme ambiant dont Eric Zemmour dressait un portrait cruel quelques mois plus tôt allait se réveiller et redevenir « courageux dans l’action » et « téméraire dans le combat ». C’est ce que je croyais. J’avais tort.

Un tweet hasardeux et de nombreux cris d’orfraie plus tard, c’est Stéphane Guillon qui, le premier, se retrouvait placé sur le banc des accusés pour avoir lié humour et drame aérien. Après un mea culpa caustique et bien senti, l’ancien pensionnaire de France Inter n’avaient pas manqué de railler les « Tartuffe qui pleurent Charlie Hebdo » comme pour mieux délimiter le cadre de l’humour politiquement socialement admis.

Et c’est justement là où le bât blesse. Alors qu’une grande partie de la France s’était levée au mois de janvier dernier pour défendre la liberté d’expression, vibrant au rythme de l’hymne national pour défendre la démocratie, voilà que notre pays semble avoir repris le cours du renoncement.

Quelques semaines plus tard, c’est Booba, que L’Obs présentait encore il y a peu comme le possible « plus grand poète vivant », qui était mis au pilori pour avoir profané le sacrosaint autel de « l’esprit du 11 janvier ». Un titre, une punchline, une interview et une tentative d’explication maladroite auront suffi à attirer au Duc de Boulogne l’opprobre d’une partie de la classe politique et médiatique. Pleurer. S’indigner. Ne pas écouter. Et surtout ne pas essayer de comprendre. Pourtant, en montrant du doigt un artiste, fût-ce au nom de l’idéal républicain, ses accusateurs contribuent à dévoyer ces notions et rejeter les fans du chanteur hors de la nation.  Au même titre qu’un Michel Houellebecq, Booba s’alimente d’un marketing de l’anti-système, consciencieusement entretenu par les élites qui se parent de toutes les vertus afin de mieux s’opposer au « camp du mal ».

Ainsi, les Français semblent retombés dans la morosité et la passivité qui les caractérisent depuis des siècles, au moment où doit bientôt être discuté à l’Assemblée nationale le projet de loi relatif au renseignement. Un Patriot Act à la française dont l’objectif à peine voilé est de restreindre les libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme. Il se trouve que le commun des citoyens approuve cette initiative liberticide avec enthousiasme. La servitude volontaire à l’Etat-Léviathan contre la sécurité et la protection, tels semblent être l’alpha et l’oméga d’une large partie de l’opinion, laquelle prétendait encore il y a peu qu’en dépit de la menace terroriste, il était hors de question qu’elle change quoi que ce soit à son mode de vie.

Pourtant, le texte s’apparente plus à un outil de surveillance sans limites qu’à une loi antiterroriste. « Cette loi peut permettre une police politique comme nous n’en avons jamais vu » reconnaissait d’ailleurs le député et ancien magistrat Alain Marsaud. L’Etat pourra traquer les délits d’opinion sans qu’aucun crime ne soit commis, amorçant par là une dangereuse dérive de la présomption d’innocence vers la présomption de dangerosité. Le plan annoncé il y a quelques semaines par Manuel Valls pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme suit d’ailleurs la même logique de suspicion générale.

Plus que le crime en lui-même, c’est désormais la parole qui est suspectée, menaçant chaque opinion, chaque tentative d’expression, au profit d’un discours moralisateur qui traque obsessionnellement le moindre « dérapage ».

Le temps de l’union sacrée pour la liberté est passé. Charlie est parti. Et ce n’est pas faute d’avoir cru en lui.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00702073_000015.

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Pierre-Henri Picard
Secrétaire général délégué du think tank le Millénaire http://lemillenaire.org
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