Les Gafas lui ont tout piqué !


Les souvenirs sont trompeurs. Ils travestissent toujours la réalité historique. Né dans une génération où le supermarché a souillé les abords des cités, je n’ai connu que les néons aveuglants et les larges allées. Le caddy fut ma canne blanche. L’épicerie de quartier me semblait une étrangeté, une survivance interstellaire, une légende des temps immémoriaux. Le commerce de proximité, une aberration économique. Les anciens en parlaient à la veillée comme on évoque le décolleté ravageur de Martine Carol ou l’intégrité d’un homme politique. Nous avons été élevés dans le culte de l’Hyper. L’effet grossissant a occulté notre mémoire. La frénésie du prix bas a guidé nos cabas. Alors, quand j’entends prononcer le nom « Félix Potin », je suis perplexe sur son existence même. Cette chaîne virtuelle me paraît sortir de l’imagination de Sempé dans son album Un peu de Paris, une image d’Epinal censée nostalgiser notre modernité abjecte. Les B.O.F ont cessé d’exister depuis que les beaufs ont pris le pouvoir.

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Dois-je vous l’avouer ? Je n’ai jamais franchi le seuil d’un magasin Félix Potin. A la vérité, je doute sérieusement de sa matérialité comme des soutien-gorge à armature conique. Pourtant, si je réfléchis bien, je crois avoir déjà vu une vitrine Félix Potin dans un livre de photographies, était-ce chez Doisneau ou Ronis ? A moins que ce ne soit dans un vieux Léo Malet ou Henry Miller de l’époque des Jours tranquilles à Clichy.

Jeff Bezos n’a rien inventé !

Il était temps de rétablir le cours de l’Histoire et me prouver que Potin n’était pas une « fake news ». Mathieu Mercuriali et Giulio Zucchini s’y emploient dans Qui a tué Félix Potin ?, un court essai passionnant aux éditions de l’Epure qui raconte cette incroyable saga industrielle entre 1844 et 1995, du Second Empire aux prémices de la mondialisation digitale. « Émerveillés par l’histoire de notre civilisation et par son inclinaison à se reproduire cycliquement, nous avons cherché des réponses chez Potin: le dernier kilomètre, la délocalisation, le marketing, les intermédiaires, la relation entre marque et client, la livraison, les méthodes de production […] Bien avant l’arrivée des grands groupes français comme Carrefour, Leclerc et Auchan et de la transformation numérique avec les géants américains Amazon et Google, la maison Potin s’impose comme l’établissement précurseur dans la grande distribution et dans l’épicerie de proximité » avertissent-ils, dès leur préambule. Potin, un visionnaire aussi perspicace que Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg, chantre de la communication par l’image, adepte des matériaux innovants dans la construction de ses bâtiments, propagateur génial de la vente par correspondance, expression triomphante du capitalisme familial, à la fois manager audacieux et d’une prudence de sioux, méfiant avec les banquiers et éditeur d’un catalogue aussi merveilleux que celui de Manufrance. Il suffit d’admirer les planches publicitaires présentes à la fin du livre, une variété de confitures et de gelées fines, de desserts aux fruits confits, de marmelades en pots de faïence ou un grand choix de poissons et coquillages en chocolat de qualité supérieure.

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Cet homme est le soldat inconnu des manuels d’histoire ou d’économie, on l’avait un peu hâtivement remisé dans son arrière-boutique avec une blouse grise et un crayon coincé dans l’oreille. Car, que reste-t-il aujourd’hui de cet empire du chocolat, du café, des spiritueux, de ces dix usines, cinq chais, de ces 600 concessionnaires, 70 succursales ou mieux encore de ces 5 000 clients épiciers au début des années 1920 etc… ? Quelques traces fugaces.

On y revient

La crise de 1929 est passée par là, les successions ont fait le reste. De ce patrimoine immobilier faramineux englouti, les parisiens peuvent encore apercevoir le magasin du 140 de la rue de Rennes qui fut construit en six mois « grâce à la mise en œuvre du béton armé ». Ce paquebot avant-gardiste de l’alimentation nous apprend à relativiser les théories du ruissellement et de la révolution numérique. Et si tout n’était qu’un éternel recommencement. Comme le disait une publicité « Félix Potin on y revient… ».

Qui a tué Félix Potin ? de Mathieu Mercuriali et Giulio Zucchini – Editions de l’Epure    

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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