Fin de l’année scolaire à la prépa SPE-IEP, porte de sortie pour tout un « peuple de l’abîme »


Vous ai-je déjà parlé de la SPE-IEP ?

C’est une classe en tous points d’exception, qui existe depuis une quinzaine d’années au lycée Thiers où j’enseigne — à Marseille. Les élèves, recrutés prioritairement dans les lycées difficiles de la ville, le plus souvent dans les Quartiers Nord, donc Maghrébins pour la plupart (sinon, Comoriens, ou Africains, et quelques Gaulois égarés, parce que nous recrutons aussi au-delà de la cité phocéenne) sont de jeunes bacheliers de milieu de gamme. Ni des cadors, ni des cancres. 13 ou 14 de moyenne — ce qui ne suffit pas d’ordinaire pour entrer en classe préparatoire. Leur idée est de préparer en un an le concours de IEP (et accessoirement celui de la Kedge Business School, qui est classée en septième ou huitième position des écoles de commerce françaises), qui en théorie se passe fin Terminale. En clair, on leur donne en un an ce qu’ils n’ont pas eu durant toute leur scolarité.

Ce peuple-là est reconnaissant de ce que l’on fait pour lui. Il lui paraît donc naturel de remercier — et c’est très agréable. La « common decency » chère à George Orwell et à Jean-Claude Michéa s’exprime là dans toute sa force : le sens de ce que l’on doit, allié à un sentiment de fierté et de conscience de classe.

Français, Philo, Sciences-Eco, Histoire, Langues. Sans compter des conseils vestimentaires, le sens de l’élégance n’étant pas, a priori, leur qualité dominante. Quand on n’a pas de fric, et qu’on arrive de nulle part et même parfois d’ailleurs, on s’habille comme on peut. De même, nous travaillons à les débarrasser du sentiment d’imposture, si commun dans les classes populaires (« les IEP ? ce n’est pas pour moi »). A noter que souvent, leurs profs de Terminale les auraient volontiers orientés vers des filières courtes, du type BTS. « Les études longues, ce n’est pas pour toi ». Il ne suffit pas que les élèves aient des ambitions : il faut que leurs enseignants les partagent, et les y poussent.

La prépa pour tous?

C’est une classe à petit effectif — ils sont 24, et pas un de plus (et aucune classe de remédiation, puisqu’il s’agit bien de cela, ne devrait avoir plus d’élèves).

Admis dans le plus prestigieux lycée de Marseille : c’est presque émouvant, la première semaine, de les voir errer et peu à peu prendre leurs marques dans ces murs du XVIIIe siècle, ces classes avec cinq mètres sous plafond, eux qui arrivent d’établissements construits à la va-vite dans les années 1960. Le style Pailleron, si vous vous rappelez ce collège parisien qui s’enflamma jadis comme une allumette. Et encore, leurs lycées sont à peu près rénovés par une Région soucieuse de faire travailler les entreprises des copains. Quand on va voir les écoles primaires où ils ont fait leurs apprentissages — le collège Versailles par exemple —, on entre dans le septième cercle de l’Enfer. Ces derniers temps, les enfants y bossaient au milieu du chantier — parce que la municipalité, avant de céder la place l’année prochaine, a à cœur de faire travailler les…

Une classe qui ne devrait pas être…

Dans le meilleur des mondes pédagogiques, ce genre de classe n’existerait pas, parce que tous les élèves auraient reçu, durant leur scolarité, le même enseignement basé sur le même principe : les amener au plus haut de leurs capacités. En donnant aux déshérités les armes intellectuelles et les savoirs qui leur permettront de rivaliser avec les gosses de riches. En leur donnant la langue, et la culture qui va avec.

Mais nous savons bien qu’il n’en est rien, et que les « bons » établissements, privés ou publics, sont le refuge des nantis, grâce à une carte scolaire qui a habilement sanctuarisé les plus riches et ghettoïsé les déshérités, qui s’entassent dans les abattoirs rêvés par les idéologues. Car c’est sur ces élèves prioritairement que la désorganisation mentale amenée par le pédagogisme béat et bêlant est tombée le plus fort. Parce qu’ils n’ont aucun moyen, à la maison, de compenser ce que l’école ne donne plus — et surtout pas la culture, ni le langage.

La suppression envisagée du concours d’entrée à l’ENA, et sans doute à terme de toutes les grandes écoles, est un coup très rude….

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