Liliane Lurçat, décédée le 15 mai 2019, a connu un vrai succès d’estime auprès de ceux qui se sont intéressés à l’école et à sa lente destruction depuis bientôt cinquante ans.


Le dernier livre de Liliane Lurçat, co-signé avec Laurent Lafforgue, et un collectif d’enseignant et de philosophes, La débâcle de l’école, une tragédie incomprise, sonnait le tocsin afin de susciter un sursaut des autorités de l’Éducation nationale, sursaut qui ne s’est pas produit.

Docteur en Psychologie, Liliane Lurçat a été directrice de recherche au CNRS. Ses investigations l’ont menée à enquêter dans les écoles maternelles et primaires de Paris et de la région parisienne pendant toute sa carrière.

Un guide précieux

Enseignante, j’avais pris connaissance des œuvres de Liliane Lurçat dans les années 1990, quand j’ai été confrontée à la destruction programmée de l’école de Jules Ferry, imposée par les « penseurs » de l’éducation qui sévissent encore aujourd’hui. Parmi les lectures critiques que je faisais à cette époque, Liliane Lurçat fut pour moi un guide des plus précieux, car elle abordait l’origine et le cheminement idéologique de cette destruction, dans son ouvrage capital : La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs. Ses livres sont aux antipodes du discours abscons des idéologues des sciences de l’éducation et riches d’une expérience sur le terrain permettant de comprendre les mécanismes qui allaient déstructurer l’école et abolir la transmission qui avait pourtant fait ses preuves depuis la troisième République.

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Sa connaissance de l’enfant, de son développement psychologique et cognitif l’ont amenée à démontrer, notamment, que les nouvelles méthodes d’apprentissage de la lecture : globale et semi-globale mais aussi du calcul, se sont avérées désastreuses et ont constitué un handicap dans les apprentissages de base, dès l’école primaire. Dans son livre La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs, Liliane Lurçat nous permet d’appréhender les idéologies à l’œuvre qui ont empêché la plupart des élèves de maîtriser la langue. Car il y a bien eu destruction volontaire d’un système qui, sans être parfait, permettait à tous les enfants, quel que fût leur milieu, d’accéder à des connaissances de base essentielles.

Une observatrice avisée de la destruction de l’école républicaine

Cette destruction a commencé avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en abandonnant la méthode syllabique au profit d’une méthode aléatoire : globale et semi-globale et en dissociant la lecture de l’écriture. Ce découplage s’est révélé catastrophique, si l’on considère le nombre d’élèves qui suivent aujourd’hui des séances d’orthophonie pour dyslexie. La pensée gauchiste visait, à travers ces transformations, à faire croire que la lecture ne doit pas être « l’exclusivité d’une élite savante et cultivée » et, pour qu’elle soit accessible à tout le monde, qu’il « faut apprendre à lire de manière fonctionnelle, des écrits eux-mêmes fonctionnels. » Ce que veulent ces penseurs, c’est la Révolution ! Thème que Vincent Peillon reprendra plus tard. De façon minutieuse, Liliane Lurçat a démontré comment des idéologues de gauche, sous couvert de recherche scientifique ont abandonné les méthodes traditionnelles qui avaient fait leurs preuves pour favoriser des théories aventureuses, bien qu’expérimentales et procédant de l’idée que l’école traditionnelle reproduisait les inégalités sociales (cf. Bourdieu).

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Dans un autre livre tout aussi important : Vers une école totalitaire  Liliane Lurçat avait révélé que les penseurs des Sciences de l’éducation faisaient du pédagogisme le moteur de la connaissance, au détriment des disciplines. Cette confusion conduisit à imposer un projet pédagogique appliqué dans les IUFM, où les « compétences » allaient remplacer les connaissances afin de créer un homme nouveau. L’illettrisme s’est répandu et du même coup, la fonction enseignante s’est disqualifiée auprès des enfants et des parents. Sont apparues alors les « zones d’éducation prioritaire », généralement dans les banlieues à forte population immigrée et les penseurs de l’éducation, loin de remettre en cause leurs théories fumeuses, ont décidé que l’école devait se mettre à la portée de ces élèves en difficulté sociale.

Analyses prémonitoires

Nous sommes loin de la formation d’hommes libres, nourris de la tradition et ayant acquis les outils de base pour s’approprier des connaissances et développer une pensée autonome. Liliane Lurçat avait déjà montré qu’à la place des connaissances fondamentale, une politique de bourrage de crâne s’installait afin de faire des élèves de bons petits soldats formatés aux idées des « droits de l’homme ». « Le discours est principalement politique et il répète des thèmes ambiants : lutter contre le racisme, ouvrir les frontières, faire voter les immigrés et les étrangers. L’influence de la télévision est également très forte, elle fournit des modèles et suggère les désirs et les identifications. »

Cette analyse était prémonitoire. En effet, tous ces thèmes étrangers aux connaissances allaient se développer par la suite et faire de l’école une immense caisse de résonance à la bien-pensance, par exemple en supprimant des pans entiers de l’histoire de France, au profit de l’histoire de régions du monde, en réduisant les grands classiques de la littérature à la portion congrue, en imposant la théorie du genre dès le plus jeune âge ou celle des sexualités choisies revendiquées par des associatifs LGBT. L’école s’est arrogé le droit d’éduquer, sans instruire !

La déchéance de l’enseignement public

Spécialiste de la petite enfance, Liliane Lurçat a été une pionnière dans les études concernant la relation des enfants à une télévision mortifère. Dans son livre Le temps prisonnier, des enfances volées par la télévision elle analyse les effets délétères de l’abandon des jeunes enfants devant l’écran télévisuel. Ses livres sont propres à éclairer ceux qui veulent comprendre comment nous en sommes arrivés là, dans cet état de dés-instruction qui cause des ravages parmi les jeunes, privés de la possibilité de quitter l’école publique pour des établissements privés.

L’école égalitaire promise par les idéologues s’est muée en une école de la discrimination par l’argent.

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