Bertrand Alliot publie Une histoire naturelle de l’homme aux Éditions de l’Artilleur. En observateur naturaliste, l’auteur se penche sur l’écologie et se demande quel est le sens profond du « discours écologique » qui nous assourdit dans la société contemporaine.


C’est en naturaliste que l’auteur contemple cette nature dont on fait si grand cas en ce moment (pas seulement les écolos de tout poil, mais bien des récents confinés rêvant d’un bout de jardin). Et donc, il devrait se réjouir de cet engouement de plus en plus manifeste pour les oiseaux, la faune et la flore, les arbres (ne prône-t-on pas la câlinothérapie avec des accolades et des embrassades d’écorces ?). Eh bien non. Bertrand Alliot, qui possède quelques compétences sur le sujet (ingénieur en recherche sur l’environnement, enseignant universitaire, administrateur de la Ligue de protection des oiseaux, entre autres), manifeste une ironie courtoise à l’égard des prophéties catastrophiques en vogue sur le dérèglement climatique, la biodiversité, les espèces en danger, le « monde d’après », y compris dans la bouche de péronnelles ou dans celle d’Hubert Reeves, scientifique adulé des médias (Le Point du 28 mai 2020).

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Le déséquilibre, dans l’ordre des choses

Aura-t-il soutenu un jour, devant un collègue universitaire, qu’il s’intéresse à « l’homme », que lui reviennent en mémoire les sarcasmes du Diafoirus de distributeur de café balayant d’un revers de la main ses naïvetés, l’admonestant : « Il s’agit d’une catégorie trop générale. Ceux qui en usent ne sont pas pris au sérieux et se couvrent de ridicule. Il faut parler avec précision du “personnel politique”, de l’“usager”, de “l’agriculteur” ou de “l’ouvrier”. » Il faut dire que les sciences humaines, comme la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf, aspirent à passer du statut de sciences « molles » à celui, prestigieux, de sciences « dures ». « Eh bien, rétorque aujourd’hui l’auteur, cette grenouille, il est temps de la faire éclater ! Il faut renouer avec une certaine forme de simplicité car, à propos de l’homme, les réponses aux questions que l’on se pose doivent venir aisément. Voici donc d’abord pourquoi il s’agit de revenir à l’histoire naturelle… »

Oui, pourquoi ? Parce que « l’homme entend dans le lointain gronder un orage. L’histoire naturelle annonce son retour : le héros de l’histoire est placé devant son destin d’espèce ». Pour cela, dans un exercice jubilatoire de « gai savoir » et de « généalogie » digne de Nietzsche, Alliot s’en remet à l’histoire. Celle des espèces, dont l’homme fait évidemment partie, autant que celle des animaux vénérés des écolos contemporains. Toutefois, « pas plus que les hommes, les animaux ne respectent leur milieu de vie. Ils se contentent de vivre, et c’est bien assez comme ça ». On voudrait croire que l’équilibre règne dans la nature, équilibre que l’homme serait venu rompre. « Or, ce qui est prégnant dans la nature n’est pas l’équilibre, mais le déséquilibre. » Eh oui, les animaux saccagent leur environnement immédiat comme des pétroliers, et les plus gros bouffent les plus petits à l’instar des capitalistes…

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C’est qu’encroûté dans son confort – si débilitant pour son âme éthérée –, l’homme a oublié ce qu’il a fallu d’efforts et de labeurs à ses ancêtres paysans, accourus dans la ville bien moins épuisante, pour assurer à leurs descendants ces aménités qui maintenant les étouffent. Du coup, la nostalgie des grands espaces et des verts pâturages poussent le citadin en pantacourt et Birkenstock à montrer son museau dans les campagnes, à l’abri de résidences peignées et léchées, afin de humer le bon air et de contempler la nature nourricière.

Illusion, ricane le naturaliste qui sait de quoi il parle, parce que lui regarde la nature avec ses yeux, l’écoute avec ses oreilles, la respire à pleines narines. Selon l’auteur, « le regret du paradis perdu ou de l’âge d’or peut être considéré comme un regret du temps de l’ignorance. C’est l’accession à la vie contemplative qui permet à l’homme de voir et de savoir puis enfin de regretter le temps de l’ignorance ». En somme, l’homme ressemble plutôt à l’ours qui ne se délecte pas de baies sauvages dans la forêt car « il est plus souvent en train de se nourrir sur des tas d’ordures parce que l’accès à la nourriture y est plus facile. Je crains qu’il en soit de même pour l’homme. Il y a l’image d’Épinal de l’habitant de l’histoire, et il y a l’image plus conforme de l’habitant de l’histoire naturelle ».

Le BNB remplacera-t-il le PNB ?

Afin de remédier à ce vague à l’âme de l’homme des villes revenu des aventures idéologiques épuisées du siècle, l’écologie s’offre à lui dans sa pureté virginale. L’écolo 2.0 pourrait voir en le poète Ronsard un mentor moins revêche que Greta Thunberg : assistant à l’abattage d’arbres en forêt de Gastines, le poète supplie le bûcheron : « Arrête un peu le bras, ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force / des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ? » Disons que les pionniers de l’écologie sont « des poètes indignés ne parvenant pas à devenir philosophes », quand ceux de l’Antiquité ne se prenaient pas pour des redresseurs de torts mais pour des défricheurs de l’esprit. Ou encore, horresco referens, Barrès s’exclamant : « Combien de fois, au hasard d’une heureuse et profonde journée, n’avons-nous pas rencontré la lisière d’un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d’écouter plus profond que notre cœur ! Silence ! Les dieux sont ici. » Cette expérience de l’indicible beauté est naturellement celle du naturaliste. Elle fut sans aucun doute celle de pionniers tels John Muir, le père du Yosemite Park, Henry Thoreau, Aldo Leopold, Arne Naess, figures tutélaires de l’écologie. Mais, du moins, reconnaissaient-ils « l’inutilité des vieilles pierres » célébrée comme « celle des paysages, des petites fleurs et des petits oiseaux ». Las, aujourd’hui, notre monde est désenchanté. Est venu le temps des tromblons de la morale : « La beauté est du côté du bien, la laideur du mal », persifle l’auteur à l’encontre des écolos.

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Retrouver la « pureté » de la terre (on n’ose ajouter « qui, elle, ne ment pas » …). Un écrivain « régionaliste », Émile Guillaumin, qui faillit avoir le Goncourt pour son La Vie d’un simple, en 1904, a su se tenir « à mi-distance entre son étable et sa bibliothèque ». Mais « les seuls qui l’écoutent d’une oreille attentive et qui sont marqués par ses idées et ses écrits sont des intellectuels qui, pour la plupart, vivent à Paris ! Mais, pas un de ceux-là, bien sûr, ne fit jamais honneur à la bêche ! ». Depuis, les engouements ont-ils beaucoup évolué ?

Sur un point, c’est le cas : les consciences tourmentées, nourries de sagesses exotiques et de répulsion à l’égard de « nos racines judéo-chrétiennes », ont inventé un nouveau concept, le BNB (Bonheur national brut) pour balayer les miasmes capitalistes du PNB. Et donc nous voici mis en demeure de « chevaucher un vélo, trier [nos] déchets, prendre des douches plutôt que des bains », etc. Et « marcher et parfois “danser pour le climat” ».

Au bout de cet essai riche, nourri, parfois mordant, et toujours argumenté, Bertrand Alliot balaie nos illusions rédemptrices. Il s’en tient même – ultime nasarde – à la bonne vielle thèse de Gaston Bouthoul : la pression démographique est la véritable cause des guerres de l’humanité comme régulatrices du trop-plein d’hommes sur la planète. L’auteur, qui la redoute, préfère cette thèse « parce qu’elle rompt avec le romantisme ordinaire ».

Les écolos, nos derniers romantiques indécrottables ?

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est ancien correspondant de Libération en Israël.
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