La fin de parcours chaotique de l’ex-candidat à la mairie de Paris, Benjamin Griveaux, vaut le détour. La situation prête à sourire mais se veut bien plus grave et révélatrice qu’elle en a l’air.


L’affaire Benjamin Griveaux met en perspective un encastrement de ressorts, de causes et d’effets comme l’emboîtement de ces poupées russes appelées « matriochkas ». La plus petite de ces poupées de bois colorées est manifestement russe d’ailleurs, puisque celui par lequel le scandale est arrivé est de nationalité russe : Piotr Pavlenski. Ce personnage sulfureux pourrait bien sûr n’être qu’un leurre. Une poupée un peu plus grande manipulerait cette première poupée russe ; elle serait constituée par une nébuleuse de jalousie, de vengeance, de ressentiments personnels, dont la cible dépasserait la personne du désormais ex-candidat à la mairie de Paris. Mais bien sûr ces deux figurines qui se sont avancées d’elles-mêmes sur le devant de la scène peuvent également être instrumentalisées par des acteurs plus puissants à l’identité plus incertaine qui constitueraient le troisième niveau de la structure.

Le Russe Pyotr Pavlensky (photographié ici en 2012) est un agitateur suspecté d'avoir organisé la diffusion de la vidéo volée olé olé de Benjamin Griveaux © ENPOL/SIPA Numéro de reportage  : 00669975_000001
Le Russe Pyotr Pavlensky (photographié ici en 2012) est un agitateur suspecté d’avoir organisé la diffusion de la vidéo volée olé olé de Benjamin Griveaux © ENPOL/SIPA Numéro de reportage : 00669975_000001

Toutefois, si l’hypothèse de complot n’est pas à écarter d’emblée étant donné la multiplication des soupçons d’ingérence de certaines puissances étrangères dans la politique d’autres Etats, elle ne constitue sans doute pas la dimension la plus inquiétante de cette affaire. Quant au penchant au voyeurisme au sein des populations, il n’est pas non plus une découverte, même s’il est navrant de le constater une nouvelle fois. Cette odieuse dictature de la transparence en politique ne doit pas être confondue, même si elle y participe pleinement, avec le contexte global qui rend possible toute l’affaire : la remise en cause radicale de la notion même de l’individu libre.

La morale prime sur le légal et le légal tend à s’aligner sur la morale. Le licite se confond avec le moralement acceptable. Toute entorse à l’injonction de cohérence entre vie publique et vie privée est répréhensible et légitimement sanctionnée par le tribunal du Peuple, c’est-à-dire aujourd’hui des réseaux sociaux et des médias

Privé, public, croyances et raison

Ce qui s’est mis en place avec l’avènement de ce que j’appelais il y a déjà quelques années, les « nouveaux autoritaires » (Editions du Moment, 2016), c’est en effet une nouvelle relation entre une conception dévoyée de la liberté des personnes et un certain radicalisme politique instaurant le principe de la contrainte sans limite. Ce nouvel autoritarisme confine au totalitarisme tant il vise à dominer l’ensemble des activités humaines, jusque dans l’intimité des alcôves et même des pensées, des désirs. De la base au sommet de la société, certains, de plus en plus nombreux ou du moins toujours plus puissants, imposent leur définition du Bien, conçue comme une vérité absolue, révélée par dieu, ou immanente au Peuple investi de la légitimité suprême.

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Les personnes sont considérées comme appartenant toutes entières à l’ordre social qui est un ordre rigoureusement moral. Aucune parcelle d’autonomie, aucune zone d’ombre, aucune marge d’erreur ou d’incertitude n’est permise. Aucune prise de distance, aucune réserve, aucun espace de privauté n’est reconnu à l’individu. Finis l’humour et le second degré, la transgression verbale entre intimes, le secret des reins et des cœurs, la liberté des fantasmes, mais également la prise en compte des paradoxes, des ambiguïtés, des ambivalences des êtres et des choses. Finie donc évidemment, la distinction entre sphère privée et vie publique. Finie enfin la distinction entre croyances et raison.

Le manichéisme en force

L’individu est à nouveau conçu comme une personne totale, ou toute bonne ou toute mauvaise, selon qu’elle se conforme ou non à la pensée politiquement correcte du moment. On a ainsi pu entendre sur un plateau de chaîne info en continu, à propos de la vidéo des ébats de Benjamin Griveaux, que la pratique de « l’adultère révèle la nature malhonnête de l’homme potentiellement dans toutes ses actions ». L’adultère n’est pourtant plus un délit pénal en France depuis 1975. Il reste cependant répréhensible moralement voire même civilement au regard de l’orthodoxie monogamique. Un responsable politique pourra donc être sanctionné politiquement pour avoir dérogé à la morale conjugale dominante.

C’est bien ce qui s’est déjà produit avec Dominique Strauss-Kahn, contraint au retrait de toute fonction politique et charge publique, pour cause de « déviationnisme sexuel ». Car sous couvert de « domination de classe » prétendument exercée sur une femme de chambre, ou à travers l’accusation surréaliste de « proxénétisme », ce qu’on lui a reproché en fait, alors même qu’il a obtenu relaxe et non-lieu de la justice pénale, c’est son libertinage et ses pratiques sexuelles supposées relever du sadomasochisme. Et sur la base de rumeurs et d’accusations qui n’ont pu être prouvées en justice, mais parce que selon l’adage, « on ne prête qu’aux riches », DSK est devenu la figure emblématique honnie du « prédateur sexuel » que tout homme serait en puissance, et du politique en qui on ne peut jamais avoir confiance.

La loi et la morale

Au nom du « respect » et de la justice, un certain terrorisme intellectuel et de plus en plus de pratiques d’agression physique induisent alors des attitudes d’autocensure et de mise en conformité protectrice. Comme sous tous les totalitarismes, une minorité d’activistes confortés par le silence lâche et/ou complice d’une large majorité, terrorise les opposants potentiels, les dissidents, les réfractaires passifs et les imprudents. Le conformisme choisi des uns, alimente celui subi des autres, et réciproquement. Quant aux contrevenants téméraires, insouciants ou inattentifs, ils seront sévèrement réprimés.

Tandis que les années 70 avaient vu progressivement s’étendre le champ des libertés individuelles, notamment concernant la vie sexuelle, un retournement de situation se manifeste à partir des années 2000

La morale prime sur le légal et le légal tend à s’aligner sur la morale. Le licite se confond avec le moralement acceptable. Toute entorse à l’injonction de cohérence entre vie publique et vie privée est répréhensible et légitimement sanctionnée par le tribunal du Peuple, c’est-à-dire aujourd’hui des réseaux sociaux et des médias. L’éthique, cette conduite individuelle éclairée par une exigence morale toute personnelle, relevant du libre arbitre (qui peut au demeurant coïncider avec la morale dominante), est confondue avec le respect de l’ordre moral, imposé par le plus grand nombre et/ou le plus fort.

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Tandis que les années 70 avaient vu progressivement s’étendre le champ des libertés individuelles, notamment concernant la vie sexuelle, un retournement de situation se manifeste à partir des années 2000. D’étranges convergences se produisent alors entre d’une part, des préceptes moraux traditionnels religieux, notamment à la faveur d’une nouvelle vague d’islamisation à travers le monde, et d’autre part, de nouvelles injonctions issues paradoxalement du mouvement de libération des années 70 : libération des femmes et des homosexuels, hypostasie du particulier et retour à la « nature ». Car l’individualisme, que l’on confond trop souvent avec l’égoïsme et le consumérisme de nos sociétés occidentales, est difficile à assumer. Il faut bien des ressources psychologiques et matérielles pour s’affirmer comme un individu libre et assumer ses choix. Le besoin de se conformer pour soi-même se retourne alors en volonté d’imposer à tous, la parole d’orthodoxie que l’on vient de découvrir ou de redécouvrir.

Radicalité et conformisme sont les deux faces d’un autoritarisme diffus ou plus institutionnalisé. Un autoritarisme qui ne part pas seulement de la base pour propulser au sommet du pouvoir des autocrates, mais qui se répand aussi au sein des sociétés et s’exprime sous la forme d’une demande plus ou moins confuse de prise ou de reprise en main, de remise en ordre ou de « rappel à l’ordre ». L’autoritarisme est ainsi le produit de la société moralisatrice qui promeut conformisme et servitude volontaire, et du pouvoir politique qui tend à l’autocratie par sa manière forte, tous concurrents dans le justicialisme qui venge, brutalise, rassure et angoisse à la fois. Tyrannie moralisante et dérive totalitaire bien inquiétantes en tout état de cause…

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