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Augustin Trapenard, les raisins de la tiédeur

Il rafle toutes les récompenses progressites

Augustin Trapenard, les raisins de la tiédeur
Augustin Trapenard. © JOEL SAGET / AFP.

Depuis 2014, il est l’une des voix de la matinale d’Inter. “Boomerang”, son émission quotidienne, n’est pas une perfusion brutale d’idéologie mais une longue infusion de bien-pensance. A servir avec le sourire.


On ne peut pas dire qu’Augustin Trapenard fasse de la politique sous couvert de journalisme culturel. Il n’en parle pas à l’antenne et n’est pas non plus du genre à lancer un débat devant la machine à café. Il n’est pas un idéologue, mais plutôt le fruit d’une époque – la nôtre. Ce temps qui permet de s’imposer sans en imposer, d’avoir des avis sur tout sans légitimité, et de souffler le chaud et le froid sans avoir de coffre. Incontestablement dans le vent, Trapenard reste en retrait.

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Un homme à prix

Les photos qu’il publie de lui, l’été dernier, sur les réseaux sociaux, au cou de son nouveau compagnon n’en font pas un militant de la « cause gay », mais ses fréquentes sorties sur les droits des femmes lui valent de recevoir, en 2019, le prix HeForShe. La fiche Wikipédia de cette distinction nous apprend que « HeForShe (“lui pour elle”) est une campagne de solidarité pour l’égalité des sexes lancée par l’ONU Femmes. Son objectif est de faire participer les hommes et les garçons dans le combat pour l’égalité des sexes et les droits des femmes, en les encourageant à prendre des mesures contre les inégalités rencontrées par les femmes et les hommes. » Difficile de s’opposer à un tel « combat », sauf à être également pour la faim dans le monde et les enfants soldats. Mais Trapenard y croit vraiment et s’y implique à sa façon, se questionnant et questionnant ses invités avec conviction : pourquoi tant d’inégalités ? Il y revient fréquemment dans ses éditos. Ces monologues d’une minute trente, en ouverture de chacune de ses émissions, sont des pépites de naïveté et de lieux communs. Ces textes – bien écrits au demeurant – sont dits avec une respiration mesurée, un ton monocorde et un phrasé saccadé sur un fond musical, à la façon des slameurs. Nous sommes censés nous émouvoir à l’évocation de ses souvenirs d’enfance et à l’énumération de ces petits riens qui feraient la poésie du quotidien, dans la verve d’un Vincent Delerm. C’est, depuis Pascale Clark, l’une des marques de fabrique des éditos d’Inter. C’est là aussi qu’il ose aborder les sujets qui fâchent : le corps des femmes leur appartient-elles ? Quelle est la valeur d’une œuvre d’art ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de Noirs et d’Arabes au cinéma ? Édouard Louis n’est-il pas l’égal de Julien Sorel ? N’est-il pas temps d’abolir les frontières, toutes les frontières : raciales, sociales et culturelles ?… C’en serait presque touchant si nous n’étions pas légitimes à attendre davantage de la part d’un grand garçon cultivé et brillant intervieweur sur la station phare de la radio publique.

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Brillant intervieweur, ce sont les professionnels de la profession qui le disent. Et c’est à ce titre qu’il reçoit en 2019 le prix Philippe-Caloni. Créée en 2007, cette récompense est décernée à « un(e) journaliste ayant fait preuve de talent et d’éclectisme, en particulier dans l’exercice de l’interview ou de l’entretien ». On n’attend pas d’un jury agricole qu’il soit composé de dentistes, mais celui du prix Caloni est tout de même une démonstration de l’excellence de l’entre-soi. Parmi les jurés qui ont décoré Augustin Trapenard, on retrouve Thierry Ardisson (lauréat 2016), Jean-Jacques Bourdin (lauréat 2010), Thierry Demaizière (lauréat 2014), Nicolas Demorand (lauréat 2009), Anne-Sophie Lapix (lauréate 2012), Emmanuel Laurentin (lauréat 2008), Élizabeth Martichoux (lauréate 2017), Léa Salamé (lauréate 2015), Frédéric Taddeï (lauréat 2007) et Marc Voinchet (lauréat 2013). Nous recommandons d’aller jeter un œil sur le site de la SCAM, partenaire du prix, pour y voir l’interview de l’heureux lauréat 2019 par une Élisabeth Martichoux en pâmoison.

Il rêvait d’être poète

Chaque matin du lundi au vendredi, avec une régularité exemplaire et une égale bonne humeur tout au long de l’année (on entend son sourire), Augustin Trapenard reçoit avec contentement une personnalité qui fait l’actualité culturelle. Écrivains, peintres, chanteurs et comédiens viennent y faire leur promo en sachant qu’ils ne seront pas bousculés par leur hôte. Ce n’est pas son genre et, de toute façon, rien, entre eux, ne serait sujet à débat puisqu’il est d’accord avec tout ce que ses invités disent. Augustin ne reçoit que des gens qu’il aime ou veut aimer : donc pas de controverse. S’il accueille des stars internationales, Trapenard entretient par ailleurs une certaine prédilection pour les « gueules cassées » du métier, les partis de rien et les revenus de tout. Sur ce point comme sur d’autres, sa sincérité n’est pas feinte, paraît-il. On serait prêt à y croire si son attention ne virait systématiquement à l’empathie. Tel un robinet de glaces à l’italienne, le journaliste déverse sur les volutes de ses séquences émotion un nappage de sentimentalisme bienveillant qui finit par être trop sucré.

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Derrière ce vrai bosseur se cache un faux rebelle. Il y a chez lui ce malaise du grand bourgeois qui n’accepte pas son milieu, comme si, service public oblige, il se devait de se racheter aux yeux d’un populo fantasmé – ici pourtant, son public, ce sont des bobos ! Il a beau se faire tatouer, faire la fête, cultiver les amitiés islamo-gauchistes et néoféministes de Virginie Despentes et d’Adèle Haenel, Augustin Trapenard n’arrive pas à incarner la rock’n’roll attitude dont il rêve. Ce n’est pas grave mais, le problème, c’est qu’il ne le comprend pas.

Jusqu’au début de cette année, il présentait aussi une excellente émission hebdomadaire de critique de cinéma, « Le Cercle », sur Canal+. À l’entendre, c’est lui qui est parti en claquant la porte pour protester contre la nouvelle direction Bolloré. Il semblerait cependant que ce soit elle qui lui ait indiqué la sortie, Trapenard étant, à ses yeux, un vestige de « l’esprit Canal ». Augustin Trapenard, impertinent et subversif ? Lorsqu’on pose la question à un éditeur qui l’a connu quand il avait une vingtaine d’années, il répond : « Augustin ? Il rêvait d’être un poète. »

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Octobre 2021 – Causeur #94

Article extrait du Magazine Causeur


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