Dans les prochains mois, quatre grands pays d’Amérique latine iront aux urnes pour élire présidents, députés et sénateurs. Brésil, Mexique, Colombie et Venezuela, quatre facettes différentes d’un continent qui fait du surplace, quatre démocraties qui, jusqu’à présent, n’ont connu de l’histoire que son versant tragique, quatre échecs retentissants d’un projet démocratique qui n’arrive toujours pas à tenir ses promesses : bien-être, sécurité et liberté.

Les « démocraties » de l’extrême

Il n’y a donc rien de grandiose à attendre de ces rendez-vous électoraux. Bien malgré elle, l’Amérique latine est devenue un laboratoire politique où la démocratie fonctionne dans des conditions extrêmes de violence et d’inégalités. On tue plus au Brésil qu’en Syrie (en valeur absolue) et, pourtant, la démocratie brésilienne fonctionne, ou a, du moins, tous les apparats de la légitimité : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, etc. A Cali, Caracas et Tijuana, la violence est déchaînée mais les gens votent et les élus légifèrent. Ce paradoxe latino est certainement la première raison de s’intéresser à la vie politique sous les tropiques.

Quand on soulève le capot, on découvre des mœurs politiques très exotiques. Là où le pouvoir est centralisé, il a été brutalement saisi par des forces politiques extrêmement déterminées à marginaliser voire éliminer (par l’exil ou la mort) tous leurs adversaires idéologiques. Venezuela et Colombie s’inscrivent dans cette catégorie de pays polarisés et conflictuels. Là où le pouvoir est décentralisé au sein d’un système fédéral, gauche et droite se sont partagé le gâteau dans une sorte de concurrence policée et dont la raison d’être est d’organiser l’alternance de manière pacifique. Mexique et Brésil sont des pays de consensus suffisamment lâche pour ménager la chèvre et le chou. Ce sont des nations au centre, ce qui change de l’une à l’autre c’est le type de consensus en vigueur : le Mexique choisit l’ouverture à la mondialisation ; le Brésil s’isole, même s’il affirme le contraire.

Ces démocraties de l’extrême sont à bout. Elles sont obligées de remettre en question leur modèle de partage du pouvoir ne serait-ce que parce que les populations le rejettent de plus en plus. Et, si rien n’est fait cette fois encore, le crime organisé, un invité surprise pressé de participer au festin, peut décider de peser de tout son poids sur la chose publique. C’est la deuxième grande raison de suivre de près ces différentes élections.

Venezuela : au-delà de l’arrêt cardiaque 

Election présidentielle prévue le 20 mai 2018

Le drame vénézuélien est connu de tous et la situation à quelques semaines des élections demeure critique. L’opposition vient d’annoncer qu’elle ne va pas participer au scrutin, craignant les fraudes.

Après vingt ans de socialisme bolivarien, le bilan est sans appel. Le développement promis n’a pas eu lieu, la justice sociale non plus. Le gouvernement est dépassé par les vieux démons d’une société qui ne sait pas gérer conflits et contentieux. Résultat : le taux d’homicide à Caracas dépasse les 119 pour 100 000 habitants, l’équivalent d’une zone de guerre, trois fois plus qu’à Rio de Janeiro par exemple.

L’enjeu au Venezuela est de tracer un chemin viable pour se sortir d’une dictature de gauche, sans un bain de sang. Tâche immense d’autant plus que l’armée a goûté au fruit défendu : la cocaïne et son trafic, à la rentabilité indécente. Comment convaincre autant de monde de perdre leurs privilèges politiques et « commerciaux » ?

Colombie : Savoir terminer une guerre

Législatives en mars ; présidentielle pour mai 2018

La principale guérilla a accepté de se dissoudre et de se transformer en force politique. En vertu des accords de paix, elle est assurée d’occuper cinq sièges au Parlement et au Sénat. Bon an mal an, les FARC vont participer du pouvoir et se « ramollir » au point d’œuvrer, eux aussi, pour le statu quo institutionnel. Bien entendu, cette équation n’est pas simple puisque des dissidences des FARC ont fait jour et refusent de rendre les armes. Elles se financent par le trafic de drogue et risquent fort de se convertir en une sorte de mafia « révolutionnaire ». D’autre part, les milices paramilitaires (liées aux grands propriétaires terriens) profitent du retour progressif à la normale pour se venger en assassinant les leaders des FARC sortis de la clandestinité. La liste des écueils est longue encore mais ce qui importe en cette année d’élection est que l’Etat soit en mesure d’étendre l’empire de la loi aux quatre coins du pays, un acquis pour tous les Colombiens après 60 ans de chaos.

A la différence du Brésil, et encore plus du Venezuela, la Colombie est un pays plutôt à droite. Les raisons en sont nombreuses : influence des propriétaires terriens, poids de l’armée et de l’état-major après des décennies de guerre… En réalité, la droite colombienne est robuste et combative car elle figure parmi les rescapés de la guerre civile. Son leader le plus connu, Alvaro Uribe, a perdu son père, sauvagement assassiné par les FARC sous les yeux de sa soeur en 1983. Après des années d’attentats, d’enlèvements et de subversion en tout genre, on a tendance à s’aguerrir ou on disparaît. La droite colombienne a choisi de s’endurcir, au point de devenir intransigeante. C’est ainsi que le parti d’Alvaro Uribe, le Centro democratico, a refusé en bloc les accords de paix. Tant pis, le prix Nobel est allé au président Santos, l’ancien allié d’Uribe. Mais la popularité est du côté de l’aile dure car la population supporte mal de voir les FARC revenir dans le jeu comme si de rien n’était. Lors du scrutin du 11 mars (législatives et sénatoriales), le Centro democratico est devenu le premier parti au Sénat et le deuxième à la chambre basse, et les FARC se sont fait laminés. L’ancienne guérilla qui obligeait ses femmes-soldats à avorter d’office a eu moins de 100 000 voix sur presque 18 millions de suffrages exprimés ! Maigre résultat au terme de 60 ans de guérilla acharnée (et un beau bras d’honneur aux sympathisants des FARC à l’étranger qui ont visiblement exagéré l’adhésion des Colombiens au marxisme révolutionnaire).

Mexique : les limites de l’économisme

Le 1er juillet 2018, les Mexicains éliront président, sénateurs, députés et maires

Pays industriel, membre de l’OCDE, le Mexique est résolument le pays d’Amérique latine le plus ouvert aux investissements extérieurs et au commerce international. Depuis la signature des accords ALENA (1994), Mexique, Etats-Unis et Canada participent d’une même communauté économique élargie. Le pays en a profité, il suffit de voir l’admirable tissu industriel qui s’étend en grappes autour de Guadalajara, Queretaro et Puebla. Mais ce succès économique n’a pas suffi à traiter les maux qui empoisonnent la « civilisation » mexicaine depuis sa naissance tumultueuse sous les Espagnols. Les inégalités ne s’arrangent pas, elles continuent de suivre les divisions raciales et régionales. Bien pire, l’efficacité administrative ne s’est pas améliorée, elle a fléchi devant l’assaut du crime organisé qui a infiltré mairies, polices locales, entreprises publiques et ministères.

Tout s’est écroulé, et la mondialisation a cessé d’être heureuse, lorsque l’ancien président Calderon a lancé, en 2006, une guerre totale contre les cartels. Sans le vouloir et à la surprise générale, il a provoqué une explosion de la violence qui a transformé la vie des Mexicains en un film de terreur : décapitations, mutilations, torture filmée, etc.  Du jamais vu, même dans un pays habitué aux règlements de comptes mafieux.

Après dix ans de lutte, l’Etat et la société ont perdu la guerre. Les cartels dominent en sous-main plusieurs ports mexicains, contrôlent des régions entières et condamnent journalistes et syndicalistes au silence. Ils se sont infiltrés au sein des partis et de l’administration à tous les niveaux, du local au fédéral. Ils jouent à merveille de la décentralisation du pouvoir au Mexique et des rivalités entre régions et Etat central.

Toute issue passerait par une négociation avec un ou plusieurs cartels pour amener la violence à un niveau acceptable et ne pas s’épuiser à faire la guerre à toutes les mafias en même temps. Perspective difficile à formuler en discours électoral et à défendre sur le plan moral.

Brésil : la logique du consensus a vécu

Elections législatives et présidentielle prévues en octobre 2018

Connu pour son insécurité, le Brésil est néanmoins un pays où la politique a toujours été un métier relativement tranquille. Point de guérilla ni d’assassinat politique. Le partage du pouvoir et l’alternance se négocient par l’argent, le népotisme et la cooptation.

Trois groupes de pression prennent en otage le pays et cimentent un statu quo détestable pour la majorité : la haute fonction publique (corporativismo estatal), la gauche culturelle et universitaire et certains milieux économiques (géants du BTP, du secteur financier et de l’agroalimentaire). Chacun à sa manière, ils « tiennent » l’Etat par un subtil mélange de séduction, d’intimidation et de corruption.

En 2018, ce modus vivendi vacille mais ne risque pas de tomber. Peu de candidats veulent lui faire la peau. Bolsonaro, à la droite ou à l’extrême droite selon les analystes, promet de s’y essayer mais il est difficile de croire en ses chances de l’emporter et encore moins en sa capacité à agir une fois au pouvoir. Il n’a pas su ou pas pu s’entourer de cadres en mesure d’incarner une stratégie pour changer la formule magique qui gouverne (et pollue) la politique brésilienne.

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Le changement peut venir de là où on l’attend le moins. Sur le front économique, les fondamentaux ne sont pas bons et rien n’interdit de penser à un « arrêt cardiaque » des comptes publics devant l’échec patent de la réforme de la retraite (enterrée en février). Le choc asymétrique peut venir aussi de la rue où, comme à Rio de Janeiro, le crime organisé étend son empire. Dans la Cidade Maravilhosa, la situation a dégénéré en début d’année et a nécessité la mise sous tutelle des forces de police par l’armée fédérale. Ailleurs au Brésil, comme à Fortaleza, Manaus et Salvador, des signaux de détresse sont émis par les autorités et laissent penser que l’armée sera appelée à la rescousse. Que se passera-t-il si les militaires, sous-équipés et constamment critiqués par les médias mainstream, décident de rester dans leurs casernes et de laisser les polices locales se débrouiller ?

De Rio à Mexico en passant par Caracas, c’est le désenchantement. Tous les différents régimes, idéologies et grands leaders qui ont suscité à un moment ou un autre depuis la fin de la seconde mondiale un espoir national ou régional ont plus ou moins déçu. L’heure est donc à un face à face difficile des différentes sociétés sud-américaines avec elles-mêmes, leurs structures, leurs anthropologies, autrement dit tout ce qui fait qu’il n’y au sud des Etats-Unis ni des « Etats-Unis de l’Amérique latine » ni des Etats-nation à l’européenne. Dans ce contexte, la Colombie mérite d’être suivie de près car elle peut être le laboratoire d’une réinvention de la politique en Amérique latine dans un sens plus libéral (du point de vue économique) et débarrassée des illusions marxistes. Les peuples jouent gros car, si rien n’est fait, ils continueront à voyager en seconde classe dans la mondialisation voire de se faire gouverner par les hommes de paille d’El Chapo.

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