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Allemagne, Suède: l’immigration, une chance pour l’antisémitisme ?

Allemagne, Suède: l’immigration, une chance pour l’antisémitisme ?
Rassemblement pour protester contre la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, Berlin, 8 décembre 2017. Le gouvernement a condamné des débordements antisémites. Crédits Photo: © Bj/action press/Shutter/SIPA

Soixante-dix ans après la défaite du nazisme, l’Allemagne et la Suède découvrent un nouvel antisémitisme. Agressions physiques, menaces et propos douteux : des migrants syriens biberonnés à la haine des juifs rappellent de mauvais souvenirs aux deux pays les plus hospitaliers du continent.


Un ami allemand m’a raconté la mésaventure d’un jeune couple de Berlinois qui avait répondu avec enthousiasme, en 2015, à l’appel d’Angela Merkel à ouvrir grand les bras aux migrants arrivant du Moyen-Orient, dont beaucoup de Syriens qui fuyaient la guerre civile.

Propriétaire d’un studio, ce couple sacrifie ses loyers pour le mettre à la disposition de deux jeunes réfugiés syriens auxquels les services sociaux berlinois fournissent les prestations prévues pour les demandeurs d’asile : tickets repas, abonnement gratuit aux transports publics, argent de poche (84 € par mois), cours d’allemand, etc.

“Nous avons beaucoup d’admiration pour les Allemands…”

Au début, les relations entre les hôtes et les hébergés sont réduites à l’essentiel, en raison du fossé linguistique. Quelques mois plus tard, lorsque les Syriens disposent de moyens d’expression plus élaborés dans la langue de Goethe, le dialogue devient plus riche. Ils racontent leur odyssée et veulent, c’est bien normal, exprimer leur gratitude : « Vous savez, dit l’un d’entre eux, nous autres, en Syrie, éprouvons beaucoup d’admiration pour les Allemands ! » Devant l’air interrogatif du jeune couple, il précise : « Vous avez réussi à vous débarrasser de vos juifs, alors que nous, au Proche-Orient, nous subissons encore l’oppression des sionistes ! » On ne connaît pas la suite, mais le couple allemand a été suffisamment choqué pour raconter l’épisode.

La seule étude disponible sur le sujet, réalisée par l’Institut Ramer pour les relations judéo-allemandes à la demande de l’American Jewish Committee, et fondée sur plusieurs dizaines d’entretiens approfondis avec des réfugiés arrivés récemment en Allemagne, montre que la douloureuse expérience de nos humanistes de Berlin n’est pas une exception. L’état d’esprit de leurs invités est très présent chez les nouveaux arrivants, sauf chez ceux qui appartiennent à des minorités opprimées en Syrie et en Irak : chrétiens, yézidis, Kurdes.

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Personne n’avait informé ces volontaires de la Willkommenskultur merkelienne que le formatage social et scolaire dans la Syrie des Assad comprenait une vision peu amène non seulement de l’ennemi israélien, mais des juifs en général, comme cela est parfaitement décrit dans le récit autobiographique en BD de Riad Sattouf, L’Arabe du futur, dont la parution en allemand a pourtant coïncidé avec l’arrivée massive des demandeurs d’asile dans le pays.

Pour les Allemands, antisémitisme et nazisme forment un couple indissociable, et l’utérus de la « bête immonde » ne pouvait être fécond que dans les eaux putrides de l’extrême droite.

La découverte d’un nouvel antisémitisme

C’est donc avec stupéfaction que le public d’outre-Rhin a découvert, ces dernières semaines, qu’il était à nouveau possible de crier « mort aux juifs ! » dans les rues de Berlin. Ces appels au meurtre n’étaient pas hurlés par quelques dizaines de skinheads nostalgiques de Hitler, mais en arabe par plusieurs centaines de manifestants rassemblés devant l’ambassade des États-Unis pour protester contre la reconnaissance, par Donald Trump, de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. Pour la première fois depuis 1947, des drapeaux frappés de l’étoile de David sont incendiés en public dans l’ex-capitale du Reich. Angela Merkel en a le souffle coupé, et déclare : « Nous condamnons fermement toute forme d’antisémitisme et de xénophobie, et utiliserons tous les moyens de l’État de droit pour les combattre. »

Les journaux du groupe Springer, plutôt orientés à droite, sonnent alors le tocsin : le tabloïd Bild-Zeitung (4 millions d’exemplaires quotidiens) fait sa une sur le retour de l’antisémitisme en Allemagne en décrivant les avanies subies par les « juifs visibles » dans l’espace public, agressés verbalement et recevant les crachats d’individus « issus de l’immigration ». Dans un éditorial solennel du quotidien « de qualité » de Springer Die Welt, son PDG Mathias Döpfner estime que la condamnation de la manifestation berlinoise par la chancelière est insuffisante et propose d’interdire le territoire allemand à tout dirigeant d’un pays de la Ligue arabe ayant proféré des menaces de destruction contre l’État d’Israël. « Il y a une limite à notre renoncement aux valeurs libérales, conclut-il. Sinon, c’est le début de la soumission. Et il suffit d’ouvrir un livre d’histoire pour voir où cela peut conduire. »

Synagogue attaquée et déni suédois

En Suède, la situation est encore plus préoccupante. Dans ce pays qui a accueilli plus de réfugiés que l’Allemagne en proportion de sa population lors de la grande vague migratoire de 2015, on ne s’est pas contenté de brailler des slogans antijuifs lors des manifestations contre Trump à Stockholm et à Malmö, mais on est passé à l’acte : le 9 décembre, la synagogue de Göteborg, où se déroulait une fête de Hanoukka pour les jeunes de la communauté juive de la ville, a été attaquée au cocktail Molotov.

Le gouvernement suédois, qui n’a pas vis-à-vis d’Israël les mêmes scrupules historiques que son homologue de Berlin, n’a pourtant pas manqué ces dernières années de donner des gages au monde arabo-musulman : en pointe au sein de l’UE dans la réprobation de l’État juif, la Suède a été, en octobre 2014, le premier (et le seul) État de l’UE à reconnaître l’État palestinien[tooltips content=’Les pays de l’ancien bloc soviétique qui ont rejoint l’UE après 1991 avaient reconnu l’État de Palestine en 1988. Ils n’ont pas révoqué cette reconnaissance, mais prennent aujourd’hui des positions beaucoup moins hostiles envers Israël que les pays de la « vieille Europe ». ‘]1[/tooltips]. Son actuelle ministre des Affaires étrangères, la sociale-démocrate Margot Wallström, s’est fait une spécialité, et une notoriété, en pratiquant l’« Israël bashing » à outrance. Ainsi déclarait-elle, au lendemain des attentats du Bataclan à Paris : « Nous voilà arrivés à une situation semblable à celle qui règne au Proche-Orient, où avant tout, les Palestiniens constatent qu’il n’y a pas d’avenir pour eux. Soit ils acceptent cette situation désespérée, soit ils recourent à la violence. » On peut comprendre qu’Israël ait déclaré persona non grata cette blonde suédoise de gauche, dont la subtilité géopolitique est remarquable ! Son chef, le Premier ministre Stefan Löfven, pressé de questions sur ce nouvel antisémitisme lié à l’immigration arabo-musulmane, se contente de répondre : « Nous avons en Suède un problème avec l’antisémitisme, et peu importe de qui il vient, de toute façon c’est mal ! » Il se garde bien de désigner les auteurs de ces actes, alors que seulement 3 % des actes antisémites relevés en Suède peuvent être attribués à l’extrême droite. Pendant ce temps, la presse populaire suédoise, qui en 2009 avait déjà sans la moindre preuve accusé Israël d’un ignoble trafic d’organes prélevés sur des dépouilles d’activistes palestiniens tués par Tsahal, se permet aujourd’hui de titrer : « L’attentat de la synagogue (de Göteborg) est lié à Trump. » Il n’est pas interdit, dans ce contexte de boycotter Ikea, dont le fondateur et patron tout-puissant, Ingvar Kamprad fut membre, jadis, des jeunesses suédoises pronazie…

Pour nous, Français, qui avons une longue expérience du déni de ce nouvel antisémitisme venu d’Orient, les nouvelles qui nous parviennent aujourd’hui d’Allemagne et de Suède peuvent paraître bénignes : nous avons vu bien pire, à Toulouse et à l’Hyper Cacher. Ces dernières années, la France est le seul pays occidental où des juifs ont été tués pour ce qu’ils sont, par des gens prétendant mener une guerre sainte au nom de l’islam. En 2000, alors que cette judéophobie agressive s’installait dans les territoires perdus de la République, on aurait aimé que de grands journaux populaires se portent au premier rang de la résistance à cette barbarie. Cela n’a pas été le cas, et la tentation d’une soumission à la suédoise est encore bien présente chez nous. Cela doit peut-être inciter à une certaine modestie.

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Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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