Le meilleur de l’Esprit de l’escalier avec Alain Finkielkraut.


Johnny

Johnny Hallyday était, depuis des lustres, une figure familière. Personne ou presque ne pouvait échapper à sa célébrité, à ses tubes, aux heurs et malheurs de sa vie privée. Son agonie et sa mort m’ont donc touché, mais je ne suis pas en deuil, je ne partage pas l’émotion de ceux qui ont pleuré et chanté au passage de son convoi funéraire. Loin de moi, cependant, l’idée de mépriser leur chagrin. En regardant les images du grand hommage populaire dont a fait l’objet l’idole de certains jeunes devenus vieux, j’ai pensé à un texte magnifique de Proust recueilli dans Les Plaisirs et les Jours, « Éloge de la mauvaise musique » : « Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle, que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. Tels arpèges, telles “rentrées” ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. »

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Ce qui a changé depuis Proust, c’est que cette musique dont il dit que sa place, nulle dans l’histoire de l’art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés, n’a plus d’Autre, plus de supérieur hiérarchique, plus rien qui la dépasse. Elle n’est plus « la mauvaise musique » ni même un art mineur : elle est la Musique en majesté. Aucun éloge n’est trop beau pour elle. Aurore Bergé, la plus en vue des députés en marche vers le nouveau monde, a comparé la ferveur autour de Johnny avec les funérailles de Victor Hugo. Par ce parallèle, et par l’ovation debout des parlementaires français à la star défunte, la France prend congé de son identité : elle se renie comme patrie littéraire. Pour parfaire encore l’hommage, le chef de l’État a salué en Johnny Hallyday un « héros français ». Il a osé parler ainsi au sortir d’un siècle qui nous a fait redécouvrir malgré nous le sens de l’héroïsme.

Les Lumières avaient affirmé la supériorité des valeurs pacifiques et des progrès de la civilisation sur l’instinct belliqueux. Souvenons-nous de la phrase de Voltaire : « J’appelle grands hommes ceux qui ont excellé dans l’utile et l’agréable, les saccageurs de provinces ne sont que héros. » Mais il y a eu Hitler et, face à lui, l’appel du 18 juin, la 2e DB et l’armée des ombres. C’est oublier notre dette et commettre un véritable sacrilège que de réunir sous le même vocable Pierre Brossolette, Jean Moulin et un chanteur qui ne pratiquait même pas le civisme fiscal. Johnny hugolisé, Johnny héro

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Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur

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