Home Édition Abonné Alain Finkielkraut: “La technique et la civilisation n’avancent pas de concert”


Alain Finkielkraut: “La technique et la civilisation n’avancent pas de concert”

Alain Finkielkraut: “La technique et la civilisation n’avancent pas de concert”
Alain Finkielkraut, septembre 2017. ©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage

Le meilleur de l’Esprit de l’escalier avec Alain Finkielkraut.


Johnny

Johnny Hallyday était, depuis des lustres, une figure familière. Personne ou presque ne pouvait échapper à sa célébrité, à ses tubes, aux heurs et malheurs de sa vie privée. Son agonie et sa mort m’ont donc touché, mais je ne suis pas en deuil, je ne partage pas l’émotion de ceux qui ont pleuré et chanté au passage de son convoi funéraire. Loin de moi, cependant, l’idée de mépriser leur chagrin. En regardant les images du grand hommage populaire dont a fait l’objet l’idole de certains jeunes devenus vieux, j’ai pensé à un texte magnifique de Proust recueilli dans Les Plaisirs et les Jours, « Éloge de la mauvaise musique » : « Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle, que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. Tels arpèges, telles “rentrées” ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. »

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Ce qui a changé depuis Proust, c’est que cette musique dont il dit que sa place, nulle dans l’histoire de l’art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés, n’a plus d’Autre, plus de supérieur hiérarchique, plus rien qui la dépasse. Elle n’est plus « la mauvaise musique » ni même un art mineur : elle est la Musique en majesté. Aucun éloge n’est trop beau pour elle. Aurore Bergé, la plus en vue des députés en marche vers le nouveau monde, a comparé la ferveur autour de Johnny avec les funérailles de Victor Hugo. Par ce parallèle, et par l’ovation debout des parlementaires français à la star défunte, la France prend congé de son identité : elle se renie comme patrie littéraire. Pour parfaire encore l’hommage, le chef de l’État a salué en Johnny Hallyday un « héros français ». Il a osé parler ainsi au sortir d’un siècle qui nous a fait redécouvrir malgré nous le sens de l’héroïsme.

Les Lumières avaient affirmé la supériorité des valeurs pacifiques et des progrès de la civilisation sur l’instinct belliqueux. Souvenons-nous de la phrase de Voltaire : « J’appelle grands hommes ceux qui ont excellé dans l’utile et l’agréable, les saccageurs de provinces ne sont que héros. » Mais il y a eu Hitler et, face à lui, l’appel du 18 juin, la 2e DB et l’armée des ombres. C’est oublier notre dette et commettre un véritable sacrilège que de réunir sous le même vocable Pierre Brossolette, Jean Moulin et un chanteur qui ne pratiquait même pas le civisme fiscal. Johnny hugolisé, Johnny héroïsé : cet égarement de l’admiration témoigne d’une fermeture totale à la transcendance. Le divertissement a fait main basse sur la grandeur sans pour autant cimenter la nation, contrairement à ce qu’on voudrait croire. Le petit peuple des petits Blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et, en dépit du battage médiatico-politique, il était seul. La diversité notamment n’était pas au rendez-vous. Les « non-souchiens » brillaient par leur absence[tooltips content=”Cette phrase a provoqué une avalanche d’invectives sur les réseaux sociaux. Avec le soutien des frères de lutte Mediapart et Oumma.com, une pétition est même parue qui réclamait mon exclusion de l’Académie française. J’ai été accusé de reprendre à mon compte le vocabulaire de la fachosphère. C’est absurde : les Français d’origine française ne se désignent pas comme des « souchiens », ce label infamant leur a été décerné par Houria Bouteldja, la porte-parole des Indigènes de la République. Je la citais ironiquement et douloureusement pour marquer qu’à l’heure où tout le monde célèbre l’unité métissée, c’est la séparation qui prévaut. Je précise que, comme mon nom l’indique, je ne suis pas un représentant des Français de souche et que je fais partie de la frange des « papy-boomers » qui a aussi brillé par son absence lors de l’hommage populaire à Johnny.”]1[/tooltips]. Qu’est-ce à dire, sinon que la musiquette ne remplit plus la fonction sociale que lui reconnaissait Proust. Elle ne rassemble plus, elle ne fait plus lien. Il y a le rock et il y a le rap ; ce qui galvanise les vieux et ce qui transporte les jeunes ; ce qu’adorent les bobos, ce qui fait le bonheur de la périphérie et ce que plébiscitent les « quartiers populaires ». Tout se communautarise inexorablement, même les extases, même les ritournelles. La France déculturée est une France fragmentée.

Hommage à Johnny Hallyday, place de la Madeleine à Paris, 9 décembre 2017. / CITIZENSIDE Bernard Ménigault
Hommage à Johnny Hallyday, place de la Madeleine à Paris, 9 décembre 2017. / CITIZENSIDE Bernard Ménigault

Jérusalem

Rompant avec la pratique des présidents américains qui reportaient d’année en année l’application de l’Embassy Act voté en 1995 par le Congrès, le président Trump a décidé de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et d’y transférer l’ambassade américaine. Ce choix, alors que le processus de paix est au point mort, va compromettre le rapprochement d’Israël et des pays sunnites face à l’ennemi commun : l’Iran. Il va renforcer l’extrémisme palestinien, provoquer, sinon une deuxième Intifada, du moins un regain de violence et mettre ainsi les Israéliens, civils et soldats, en danger, plus qu’ils ne le sont déjà. Merci du fond du cœur, monsieur Trump ! Bravo pour le « timing » !

En demandant au président français d’imiter sans tarder le président américain, le Crif est sorti de son rôle et s’est comporté comme le Conseil représentatif des intérêts de Benyamin Netanyahou en France au risque d’alimenter la redoutable propagande qui identifie tous les juifs français avec la droite israélienne. Reste qu’il ne faut pas faire dire à Donald Trump plus qu’il ne dit. Il a pris soin de préciser que les limites spécifiques de la souveraineté de Jérusalem sont très sensibles et que le statut final doit être négocié entre les différentes parties. Il a réaffirmé le soutien des États-Unis au statu quo concernant le mont du Temple, également connu sous le nom de « Haram as-Sharif ». Il s’est dit prêt, enfin, à soutenir une solution à deux États. Sa déclaration tombe, mal mais elle n’est pas incendiaire. Incendiaires, en revanche, sont les foules de Kaboul, d’Istanbul, de Jakarta ou de Téhéran qui appellent à la « libération de Jérusalem ». Pas le partage, la libération. La reconquête, autrement dit, reste à l’ordre du jour et il y a, face à Israël, un milliard de Palestiniens.

Dans son livre, Quel avenir pour Israël ?, Shlomo Ben-Ami rappelle que lors des négociations de Camp David en 2000, un négociateur palestinien, Saeb Erekat, avait soutenu devant lui que le Temple n’avait jamais existé, que « tout cela n’était qu’une blague ». Ce négationnisme a été récemment encore homologué par une résolution de l’Unesco effaçant le lien historique du peuple juif avec Jérusalem. Je suis donc partagé aujourd’hui entre la crainte que m’inspire le simplisme de la politique américaine et l’effroi que suscite en moi le fanatisme islamique.

C’est tellement mieux maintenant !

« Rien ne révolte plus l’esprit humain en des temps démocratiques que l’idée de se soumettre à des formes », écrivait Tocqueville. Internet libère l’Homo democraticus de cette soumission séculaire. On ne s’embarrasse pas de figures, sur la Toile, on ne fait pas de manières, on y va carrément. La politesse n’a plus cours, ni la nuance, ni l’élaboration. Écrire avant les écrans, c’était faire un effort. Aujourd’hui, c’est se lâcher. Dans ce nouveau média, l’immédiateté règne. Ce qui était un acte intellectuel devient un acte pulsionnel. La haine et la grossièreté prospèrent sur le cadavre des formes. Triomphe inattendu de 68 : il est interdit de s’interdire. Pour le dire avec les mots de Levinas, c’est le visage de l’Autre qui arrête notre spontanéité et qui nous moralise. L’abolition simultanée des visages et des délais lève toutes les inhibitions. La technique et la civilisation n’avancent donc pas de concert. Plus les objets deviennent intelligents, plus les sujets s’ensauvagent. C’est la nouvelle formule du Progrès.

Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : "A la première personne" (Gallimard).

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