On aurait tort de prendre le 101ème département français qu’est Mayotte pour un havre de paix sous prétexte qu’il s’agit d’une île de l’Océan indien. Le week-end dernier, des règlements de compte entre bandes comoriennes rivales ont provoqué un mort. Le point sur la situation avec le député (LR) Mansour Kamardine. Entretien.


Daoud Boughezala. Monsieur le député, vous dénoncez la montée de l’insécurité et des violences à Mayotte cet été. Ce phénomène est-il plus grave dans l’île qu’en métropole où les faits divers tragiques se multiplient ces dernières semaines ?

Mansour Kamardine. Oui le phénomène est plus grave car il touche toute une région française quotidiennement. Il n’y a plus de havre de paix à Mayotte. Tous les habitants sont personnellement exposés où qu’ils soient : dans les quartiers, sur la voie publique, dans les villages, à la campagne, dans les entreprises, dans les structures hospitalières, dans les écoles, dans les domiciles. Outre une violence qui fait désormais tâche d’huile sur l’ensemble du département, son niveau augmente et devient de plus en plus barbare. Des êtres humains ont été massacrés à coup de pierre, mutilés à l’arme blanche, découpés à la machette. On est au-delà des événements de Dijon en juin et de Saint-Dizier en août. S’ajoute que Mayotte est un île où les citoyens sont comme dans une prison à ciel ouvert tenue par des tortionnaires où les forces de l’ordre doivent désormais veiller à leur propre sécurité avant de veiller à celle de la population. Les policiers, gendarmes, et pompiers, en nombre très insuffisant, sont quotidiennement attaqués par des hordes de jeunes ensauvagées. Les Mahorais et plus largement les habitants de Mayotte sont terrorisés par l’évolution de la situation. Or la peur n’est pas bonne conseillère. Il est impérieux et urgent que le nouveau gouvernement prenne les responsabilités que le précédent n’a pas prises pour redonner l’espoir que la paix civile est encore possible.

Les affrontements entre bandes rivales sont-ils de près ou de loin liés à l’immigration comorienne ?

Les affrontements sont quasi-exclusivement liés à l’immigration en provenance des Comores. Les événements du week-end sont même largement des règlements de compte intracommunautaires internes aux communautés d’une île de l’Union des Comores et donc le fruit d’une importation à Mayotte de tensions étrangères.

Les conséquences du laisser-faire en matière d’immigration à Mayotte depuis 2012 sont dramatiques. Le flux migratoire irrégulier en provenance des Comores, selon l’Insee, a été multiplié par 10 entre 2012 et 2017. Le manque de fermeté dans la relation bilatérale avec l’Union des Comores a permis que le flux de clandestins s’accroisse. Aujourd’hui, selon le dernier recensement de l’Insee qui évalue la population totale à 256 000, les Français sont minoritaires à Mayotte. Or la plupart des observateurs, y compris les forces de l’ordre, estiment qu’il y a 400 000 habitants, ce qui signifie que les français ne sont plus que 30% de la population totale de l’île et que les clandestins représentent 40% des habitants. Aucun territoire de la République ne pourrait absorber un tel flux, y compris les plus structurés et les plus développés, sans être ébranlé et totalement déstabilisé.

Le laisser-faire criminel qui a été à l’œuvre sous la présidence socialiste Hollande a créé les conditions d’un embrasement généralisé à Mayotte, notamment à travers l’insécurité et la violence engendrées par la constitution d’une importante population de jeunes mineurs isolés dans un territoire où les équipements, les structures et les moyens sont les plus faibles de France. Avec 12 à 15 mille jeunes issus de l’immigration clandestine, abandonnés par leurs parents, livrés à eux-mêmes dans la nature, dont le nombre ne cesse de croître jour après jour, les choses ne peuvent qu’aller de Charybde en Scylla. Il y a dans le 101ème département français à peu près autant de mineurs étrangers isolés qu’il n’y a dans l’Hexagone. Mayotte ne peut absorber à elle-seule sur 374 km² ce que la Métropole n’arrive pas à gérer sur 550 000 km². Avec la maîtrise des frontières, c’est devenu le principal problème de Mayotte.

La polémique sur les « violences policières » enflamme les banlieues françaises métropolitaines. Le mouvement Black lives matter, qui met violemment en cause police et gendarmerie, s’est-il également mobilisé à Mayotte ? 

Mayotte n’est pas une banlieue métropolitaine. Elle est plus proche de la France périphérique décrite par Christophe Guilly. On pourrait même la décrire comme la France ultra périphérique. A la pauvreté, au sous-équipement, à la discrimination dans l’accès au savoir et à la santé, au déni de réalité, s’ajoute l’éloignement géographique et médiatique ainsi que le mépris de l’appareil exécutif central concernant nos aspirations à faire vivre les valeurs de la République : Liberté, Egalité, Fraternité, Laïcité. A Mayotte nous entendons bien garder ardent ces flambeaux qui sont déjà au sol dans certains territoires de la Métropole. Le mouvement Black lives matter a donc connu un écho, mais un écho très modéré d’autant plus que les esprits à Mayotte ne sont pas sous le contrôle des théories et de méthodes importées de la côte Est américaine. Il existe encore en France des territoires qui résistent à la colonisation des esprits qui caractérise les centres urbains bobos et leurs banlieues. Mayotte en fait partie.

Il y a quelques mois, vous tiriez la sonnette d’alarme quant à la situation sanitaire de Mayotte. L’Etat a-t-il répondu à vos exigences ? Où en est l’épidémie de Covid à Mayotte ?

L’Etat a répondu à la plupart de nos demandes mais tardivement, allant jusqu’à reprendre ma proposition de tester systématiquement les voyageurs par avion vers Mayotte mais en fin d’épidémie alors que cela aurait permis de l’empêcher si la mise en œuvre avait été décidée lorsque je le proposais début mars, c’est-à-dire avant le 1er cas détecté à Mayotte. L’épidémie a donc pu circuler quasi librement et emporter malheureusement une quarantaine de vies. Le pic épidémique a été atteint il y a exactement 3 mois et le taux de reproduction du virus est actuellement inférieur à celui de presque toutes les régions de métropole. Nous comptons actuellement 10 personnes hospitalisées dont 1 en réanimation et une dizaine de cas sont détectés chaque jour en moyenne. L’économie, comme partout, est extrêmement affaiblie. Pour ajouter au malheur, l’état d’urgence sanitaire qui a été levé en métropole le 10 juillet, a été prolongé jusqu’au 30 octobre à Mayotte. Ce maintien inique permet de simplifier la gestion administrative de la crise du Covid à Mayotte de Paris, mais enfonce le territoire. Nous n’avions pas besoin de cela !

Mayotte doit relever des défis aussi majeurs que l’immigration clandestine, l’insécurité, la pandémie, ou les rapports avec les Comores. Plutôt que de rester un département français à des milliers de kilomètres de Paris, l’île ne serait-elle pas plus apte à les relever en obtenant l’indépendance et la souveraineté ?

Pour les Mahorais, la France c’est la liberté, la liberté collective en nous protégeant depuis 1841 des velléités colonisatrices de nos voisins et la liberté individuelle en abolissant l’esclavage dont la France n’était pas même à l’origine. La colonisation française de Mayotte a été un choix délibéré, voulu et assumé par les Mahorais. Presque 200 ans après, personne à Mayotte ne remet en cause les choix de nos aïeux. Pire pour les bobos, nous sommes fiers d’être français, nous chérissons le drapeau tricolore, et nous chantons avec joie la Marseillaise. Nous croyons dans les promesses d’épanouissement individuel et collectif et l’universalité des valeurs de la République. A Mayotte, la France n’est pas rien, la France n’est pas le passé, mais la France est l’avenir. En 1841, le peuple mahorais a décidé de marcher main dans la main avec le peuple français, depuis 1958 le peuple mahorais a décidé d’intégrer le peuple français et de n’en former plus qu’un, ce que nous avons obtenu institutionnellement en 1975 puis par la décision de départementalisation de 2009. Notre marche n’est pas finie, l’égalité sociale n’étant pas encore obtenue. Certes, nous observons avec inquiétude « l’archipellisation » de la France métropolitaine décrite par Jérôme Fourquet, mais nous sommes habitués à Mayotte à résister aux soubresauts parisiens d’autant que nous pensons avoir quelque chose à apporter en cette période de fragmentation et de velléités sécessionnistes des grands centres urbains de Métropole d’avec le reste de la France. La France périphérique et la France ultrapériphérique sont encore des terroirs, c’est-à-dire des populations vivant sur des territoires avec des us et coutumes. Nos bases, bien qu’attaquées, demeurent solides et nous entendons bien que Mayotte, terre noire musulmane française et républicaine, fière d’elle-même et de la grandeur de la France, participe au ressaisissement de la nation et à son destin, notamment en nous développant et en défendant les intérêts français et européens dans le Sud-Est de l’Océan indien.

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