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Le situationnisme du XXIe siècle

Qui est Lena Mahfouf, dite Lena Situations, l'influenceuse de YouTube qui remplit Bercy et soutient les lycéens ?


Le situationnisme du XXIe siècle
Sous les pavés, les placements de produits : la dérive situationniste à l’heure de Lena. DR.

Dans le monde magique de Lena Situations, capitalisme et communisme ont fusionné. À coups de vidéos YouTube, l’influenceuse a inventé le kolkhoze en bikini ! Les prolétaires sont riches, à moitié à poil, et le cul au bord d’une piscine. Dieu merci ils ne travaillent pas – les sponsors paient le loyer.


À l’entrée des Essais, Montaigne avertit son lecteur : « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre, ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc, de Montaigne, ce premier de Mars 1580. » Plus de quatre siècles plus tard, Lena Situations se prend, à son tour, comme matière de ses vidéos sur YouTube mais, à la différence de Montaigne, elle n’en détourne pas les possibles followers, et que ce sujet (elle-même) puisse être frivole ne la rendra pas vaine, ni à ses propres yeux, ni à ceux de ses abonnés. Le grand mérite de Lena Situations, à mon avis, aura été de confirmer la nature profondément futile de l’être humain. Les vidéos de Lena m’ont rappelé le film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette : des jeunes gens occupés de jeux, de fêtes, de sexe, de masques, de mode, d’escarpins, de coiffures. Coppola, sans doute, travestissait la reine de France en s’inspirant de sa propre jeunesse du côté de Los Angeles, autour de piscines, sous le ciel bleu de la Californie : comment une gosse privilégiée voit-elle le début de la vie ? Comme une fête permanente et un prétexte à s’amuser. Marie-Antoinette – a dû se dire Coppola – était ce que je suis, ce que j’ai été. Lena s’inscrit dans cette tradition de la vie insouciante.

Une déconneuse à plein temps

Qu’on ne croie pas pour autant que cette frivolité soit réservée à l’adolescence : c’est bien malgré eux que beaucoup l’abandonnent avec l’âge, flanqués qu’ils sont d’une épouse, d’un mari et d’enfants qui contrarient leur goût pour la futilité. Les voilà chargés de responsabilités, impossible de déconner. Lena, elle, déconne – pour la plus grande joie de ses abonnés, des abonnés que je suppose jeunes et pour qui « la bande de copains » constitue un idéal, un groupe de happy few, se vannant, s’adorant, s’émerveillant les uns des autres. Si notre futur, pensent les followers, ressemble à ça, à ces ados qui déconnent ensemble, alors la vie mérite d’être vécue. Aucun problème matériel, pas de travail usant, pas de contremaître sur le dos, pas d’autre souci que de s’amuser entre potes trop gentils, capables de pleurer parce qu’ils se quittent toute une semaine. Monde de toutes les couleurs, monde d’animes et de mangas, usant d’un vocabulaire générationnel (« en mode », « trop », « en vrai », « eye contact », « truc de ouf », etc.), le monde de Lena Situations perpétue celui de l’enfance à l’âge adulte. Les abonnés, lorsque les vlogs d’été prennent fin (autrement dit, lorsqu’il n’y aura plus une vidéo postée chaque soir), pleurent à l’unisson des vacanciers de YouTube : « J’arrive pas à croire que demain c’est le dernier vlog de Lena j’ai envie de pleurer j’suis tellement tellement triste 🫢 » ; « c’est dingue comment tous les au revoir font mal dans ce vlog  ». Ils sont désespérés, comme s’ils avaient passé, eux aussi, l’été au Maroc, avec Lena et ses copains, sur son yacht ou dans sa villa luxueuse. Le génie de Lena est d’entraîner toute la galaxie des ados à sa suite, de tous les intégrer dans son univers rose bonbon : la répétition des journées crée un sentiment de familiarité en sorte que Lena devient une amie, ses amis des amis, son monde le monde des followers. On pourrait s’en moquer, on aurait tort : la littérature, elle aussi, donne très souvent l’impression d’une grande proximité entre le lecteur et l’écrivain, et tel qui lit le journal de Léautaud en entier finit par le considérer comme un ami. Je me souviens d’avoir lu, vers 20 ans, la correspondance de Flaubert d’une manière continue et passionnée au point de me sentir plus proche de Gustave que de la plupart des gens. Un grand roman produit le même effet : vivre dans l’intimité du narrateur de La Recherche au point de préférer les rencontres chez les Verdurin à sa propre vie. J’ai connu cette folie, je l’atteste. Lena se sépare de Proust par l’ingénuité de la réflexion et la naïveté des dialogues : Lena serait plutôt du côté de la littérature américaine et du dialogue réaliste, matérialiste, sans abstraction – comme les étudiants chez Brett Easton Ellis. Elle flotte sur la matérialité de l’existence. Jamais elle ne descend dans les profondeurs ni dans les labyrinthes de notre condition. Elle est trop heureuse pour ça. Ne comptez sur elle ni pour analyser l’âme humaine, ni pour s’offusquer des injustices sociales, ni pour dénoncer les impasses du capitalisme. Lena vit dans un rêve (qui pour d’autres serait un cauchemar), le rêve de la fête, des blagues, des bons sentiments. Le rêve américain, sans la misère sociale derrière le décor Coca-Cola ; la vie de Barbie, en plus trash (Lena et ses potes pratiquent la vanne scato et la blague de cul). Comme si les prisonniers de « Loft Story » s’étaient échappés du loft pour se filmer chez eux, au bowling, à Euro Disney et dans les boutiques de fringues : une dinguerie ! On aurait dû couper le fil des caméras et enfermer les Lofteurs à double tour, au lieu de quoi, ils ont envahi la planète, se sont reproduits, avant de prendre, bientôt, le contrôle de la politique et des médias. Trump, lui aussi, s’est enfui d’un jeu de télé-réalité. On mesure le danger.

La télé-réalité a inventé le scénario libre : on crée une situation, les acteurs improvisent, au plus près de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils ont envie de montrer d’eux. Pas si loin, au fond, de la révolution de la Nouvelle Vague : caméra à l’épaule, travellings tremblants, jeunesse, réalité des rues de Paris. Sauf que Godard et Truffaut cherchaient à capter la vie vivante, imparfaite, printanière, insolente. Lena se met en scène et s’amuse pour capter l’attention des followers, en créant un monde de luxe, sans misère, sans réelle souffrance. Un monde qui n’existe pas, et pourtant très proche, par les codes linguistiques et culturels, de celui de ses abonnés : la vie telle qu’ils la rêvent.

La vie selon Lena Situations, en quelques miniatures YouTube.

L’alliance du capitalisme et de l’évolution numérique devait aboutir à Lena Situations, attendu que cette alliance n’a pas d’autre but que le chiffre d’affaires. Lena n’est responsable de rien, inutile de lui taper dessus. Elle scénarise et filme sa vie, une vie assez agréable pour que des millions de jeunes gens la regardent sur internet. Sans YouTube, il aurait été impossible de poster régulièrement une vidéo sur de simples essayages de fringues : aucun producteur n’aurait misé un kopeck sur ce projet. Mais avec internet, émerge une nouvelle relation à l’image : et grâce à ce format, les abonnés croissent et se multiplient ; par l’abondance d’abonnés prolifèrent la publicité, les placements de produits, les partenariats avec des marques, les parrainages prestigieux. L’argent coule à flots. Il est difficile de ne pas penser à la définition que Debord donnait de la société du spectacle : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. » Le capital a donné naissance à Lena Situations. C’est toujours mieux que le goulag.

Mélenchon 2027

Balzac, marxiste avant Marx, décrit, dans La Fille aux yeux d’or, Paris comme un spectacle terrifiant, où tous courent sous une « tempête d’intérêts ». Il pose cette question : « Que veulent-ils ? De l’or, ou du plaisir. » Lena Situations aurait passionné Balzac : une Rastignac au féminin, et qui réussit. La nouvelle aristocratie a laissé tomber la particule, les terres, les châteaux, le prestige, le latin, l’arrogance, elle s’incarne dans une jeune femme, jolie, ambitieuse, maligne, qui, comme les situationnistes, crée des situations nouvelles. Debord songeait à la poésie et à la métaphysique, Lena à l’or et au plaisir. Les situationnistes de Debord fuyaient les diktats du capitalisme en dérivant, la nuit, dans les rues de Paris, loin de la marchandisation du monde ; les situationnistes de Lena ne vivent que pour les produits du capitalisme (yacht, fringues, coiffures, maquillage, etc.) tout en dérivant dans des parcs d’attraction.

Le jour où la pauvreté aura disparu, grâce au programme de Mélenchon, le monde entier ressemblera à la vie selon Lena Situations, puisqu’une fois les chaînes de la servitude brisées, il ne restera plus qu’à s’amuser entre gens gentils, loin des livres écrits par les mâles blancs de l’Ancien Régime et loin de la Ve Constitution. La peur de la mort sera vaincue, le sens de l’existence évident.

Octobre 2026 - #149

Article extrait du Magazine Causeur




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Patrice Jean est écrivain. Dernier roman: "Le Parti d’Edgar Winger"(Gallimard).

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