Si l’action du roman de Stéphane Labarrière se déroule dans les Causses sur lesquels plane une menace écologique, il ne s’agit nullement d’un plaidoyer en faveur du militantisme écolo. Ce qui compte, ce ne sont pas les slogans, mais les destins des personnages.

Il y a dans la terre des Causses une sécheresse qui n’est pas seulement minérale ; elle est morale. Dans Machine de guerre (éd. Rue Fromentin), Stéphane Labarrière ne livre pas un énième pamphlet militant sur le dérèglement climatique ou le conflit des mégabassines, mais une tragédie rurale d’une rare hauteur de vue.
Le roman s’ouvre sur les pas de Sarah, ancienne ingénieure devenue nomade, qui sillonne le plateau au volant de son vieux Massey-Ferguson. Sarah n’est pas une illuminée de la transition écologique : c’est une âme blessée, hantée par le drame absolu – la mort tragique de son mari Christophe et de sa fille Agathe dans l’accident de leur camion. Une douleur brute que l’auteur résume dans un échange d’une sobriété glaçante avec sa mère :
« Agathe est morte. Ils sont morts tous les deux, Agathe et son père, dans un accident, dans notre camion ».
Mais le calme stoïque du nomadisme de Sarah se heurte à la fureur du siècle. Entre en scène Adèle, la « gamine à la pie », figure de proue d’une jeunesse militante et radicalisée, prête à basculer dans le sabotage et l’affrontement systématique contre l’État et le monde paysan. L’intelligence majeure de Stéphane Labarrière est d’échapper au piège des caricatures ou au prêt-à-penser des plateaux télévisés. Il ne donne pas la parole à des slogans, mais à des destins.
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Le roman devient alors le théâtre d’un choc idéologique salvateur. D’un côté, le fanatisme de la pureté écologique ; de l’autre, la sagesse du réel. Face au dogmatisme de la jeune activiste proclamant « Nous sommes la nature qui se défend », Sarah oppose une réponse d’une lucidité politique implacable : « Ton exemple contient le mal qu’il combat. La violence face à la violence ». Et lorsqu’on tente de réenrôler cette femme brisée dans le cycle du ressentiment et de l’action coup-de-poing, elle tranche d’un mot couperet : « Pas deux fois ».
Porté par une narration au « tu » singulièrement poignante – qui force une proximité immédiate avec les failles du personnage principal -, Machine de guerre tire son titre de la formule célèbre de Deleuze et Guattari sur l’indiscipline et l’émeute. Mais là où l’idéologie contemporaine voudrait faire de la colère un absolu esthétique, Labarrière en montre le piège mortel. La véritable « machine de guerre », nous suggère-t-il, n’est pas celle qui détruit les retenues d’eau, mais celle qui assèche les âmes en prétendant les sauver.
Stéphane Labarrière, Machine de guerre (Rue Fromentin, 2025), 310p.
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