Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La semaine dernière, dans ma chronique Les Dessous chics, j’évoquais Silly-le-Long (Oise ; 1 217 habitants), village où résidait une partie de mes ancêtres. Alors que nous quittions Tremblay-en-France, la Sauvageonne, très respectueuse des valeurs familiales, m’avait incité à m’y rendre, au vu de la proximité géographique. C’est encore elle qui, par une fin d’après-midi ensoleillée, voire caniculaire, m’invita à tourner sur la gauche, alors que rien ne nous obligeait à prendre ce chemin de traverse. Elle venait de contempler un panneau indicateur quand elle s’écria : « Mortefontaine ! Regarde, vieux Yak ! Mortefontaine ! Ça te dit quelque chose ? » Je tentais de m’extraire des tréfonds de mes pensées. Devant mon air ahuri, elle insista : « Mortefontaine, voyons ! Mortefontaine : Nerval ! » Mon sang A+ littéraire ne fit qu’un tour ; ma vieille mémoire aussi.
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Je me revoyais en classe de cours moyen 2e année, attablé dans une salle toute neuve de l’école primaire de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne ; 13 045 habitants). Nous devions être en 1967, au cœur des bénies Trente Glorieuses. Notre instituteur, M. Jean Jehan, nous invitait à recopier et à apprendre par cœur le poème « Fantaisie » de Gérard de Nerval. Les premiers vers remontaient dans ma grosse tête de Ternois comme de fines bulles d’eau produites par une brème qui fouille la vase du canal de Saint-Quentin, près des écluses de Fargniers (commune associée à Tergnier, Aisne ; 3 212 habitants) : « Il est un air pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, / Un air très-vieux, languissant et funèbre, / Qui pour moi seul a des charmes secrets. / Or, chaque fois que je viens à l’entendre, / De deux cents ans mon âme rajeunit : / C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre / Un coteau vert, que le couchant jaunit, »
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La Sauvageonne a des lettres ; lui refuser aurait pu briser son petit cœur délicat, tapissé de décasyllabes. Nous bifurquâmes ; notre fiacre, tiré par Yvonne, notre fidèle jument, emprunta une longue route départementale, fine comme une adolescente malnutrie, qu’on eût taillée, creusée plutôt, dans cette forêt rafraîchissante et profonde du Valois « qui pour moi seul a des charmes secrets ». Nous disposions de trop peu de temps pour suivre de manière exhaustive les pas de Gérard de Nerval dans Mortefontaine. Nous fîmes donc confiance aux panneaux historiques et touristiques. Nous nous arrêtâmes d’abord devant celui consacré à son grand-oncle, Antoine Boucher, à qui fut confié le futur poète en 1810, au décès de sa mère. La demeure de celui-ci fut un peu plus tard intégrée au domaine du château.


Nerval garde des lieux et de son enfance d’inoubliables souvenirs. Puis, nous en contemplâmes un autre, non loin du château, qui informe sur la vie du créateur des Filles du feu, puis un autre encore à propos de l’histoire du château. J’imaginais Gérard baguenauder devant l’édifice, aujourd’hui partiellement transformé en hôtel de luxe. Que pouvait-il bien penser ? À qui ? À la comédienne et chanteuse lyrique Jenny Colon, son égérie lorsqu’il revint plus tard, bien plus tard, envahi par la mélancolie, dans son Valois adoré ? Je l’imaginais contemplant « un coteau vert, que le couchant jaunit ».
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