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Mon bilan provisoire d’une guerre

L'analyse de Charles Rojzman


Mon bilan provisoire d’une guerre
Marche nationale pour la Palestine, Londres. 18/07/2026. Thomas Krych/ZUMA/SIPA

Le Hamas, pas plus que le régime iranien, ne croit pas avoir perdu la guerre mais prépare la suite. En Occident, par contre, on baisse les bras, on se laisse même suicider, avec un sentiment de culpabilité pour des actes dont on nous accuse mais qu’on a oubliés.


« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Charles De Gaulle, Mémoires.

Cela a commencé dans la poussière de Jéricho, dans l’odeur âcre des pneus brûlés et des figues trop mûres. Comme toujours, le mal arrive en sandales, le front ceint d’une cause sacrée. Les Palestiniens — ces héros d’un théâtre antique où le sang des enfants fait office de chœur — sont devenus l’étendard bariolé des damnés de la terre, contre l’homme blanc, contre le pouvoir, contre les murs peints à la chaux des ambassades occidentales.

À Istanbul, Mein Kampf se vend comme des loukoums. Au Caire, les Protocoles se lisent entre deux versets. Hitler n’est pas mort : il a changé d’uniforme. Il porte désormais la barbe de l’indigné, les baskets du militant, il brandit la fronde du résistant. La vieille musique du complot juif a été remixée à la sauce postcoloniale. À Tel Aviv, dit-on, les juifs trament la domination du monde comme on manigance une recette ancienne dans une cuisine familiale.

Mais voilà : Hitler vit aussi dans les slogans progressistes. Dans cette dialectique inversée où le Blanc est toujours coupable, où l’oppresseur est défini par sa naissance. Ce n’est plus la race aryenne qui règne, mais l’anti-race : celle du juste persécuté qui rêve, lui aussi, d’un Reich. D’un empire sans juifs, sans colons, sans Occidentaux. Une utopie purgée par le feu.

À Minneapolis, un homme meurt, genou sur la gorge. À Ramallah, un autre jette des pierres sous les drones. L’image est belle. Elle plaît. Les foules européennes s’enflamment. George Floyd devient Spartacus, Ahed Tamimi l’enfant-soldat d’une guerre sainte. La nuance est morte dans les couloirs d’Instagram.

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Mais il faut le dire : les génocidaires d’hier ont toujours su raconter des histoires. De belles fables. Les Jacobins et leurs suspects, les nazis et leur double hydre juive, les Hutus et leurs Tutsis à longue mémoire. Le secret est simple : désigner l’ennemi. Lui donner un nom, un visage, un fantasme. Ensuite, le peuple fait le reste, avec sa bave et ses couteaux.

L’ennemi d’aujourd’hui ? C’est Israël. C’est l’Occident. C’est l’homme blanc, patriarcal, fort d’un pouvoir qu’il n’assume même plus. Et surtout, surtout, c’est l’autorité qui doute, qui s’excuse, qui cherche à plaire. Le père faible. Le roi nu.

Dans les écoles européennes, on a remplacé le bâton par la parole douce. Les enfants ont grandi sans peur, mais non sans rage. Car l’autorité molle, cela ne se respecte pas : cela se crucifie. L’Amérique du Vietnam. Israël de 1967. L’Europe des bien-pensants. Tous sont devenus les croix de substitution d’une génération qui hait ses pères comme on hait un dieu absent.

Alors la diabolisation est là, comme une brume. Elle rampe dans les amphithéâtres, dans les rédactions, dans les dîners d’amis. Israël est un monstre. L’Amérique est une machine à tuer. La France est un reliquat colonial. Le Juif, s’il est puissant, est suspect. S’il est victime, il est sanctifié. Mais seulement dans le passé.

Pourquoi ce masque de compassion pour les morts, et ce masque de haine pour les vivants ?

Parce que cette génération ne veut pas être complice. Elle ne veut pas hériter. Elle ne veut pas transmettre. Elle veut brûler la maison et danser dans les cendres, en hurlant : « Plus jamais ça ! », sans savoir ce que fut vraiment, ce ça.

Et dans le monde arabe ? Aucune repentance. Pas d’examen de conscience. Le passé est une blessure offerte à la caméra. Le présent, une attente mystique. Un rêve de retour. Une clé rouillée conservée dans un tiroir depuis 1948, comme un talisman d’un monde jamais advenu.

Le reste du monde a changé de maison. Les Grecs ont quitté l’Anatolie. Les Allemands ont fui la Prusse. Les Indiens et les Pakistanais ont échangé leurs dieux à coups de machette. Mais les Palestiniens gardent leurs ruines comme on garde une promesse de vengeance.

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Et pourtant, les villes palestiniennes brillent plus que les campagnes du Nil. Les check-points sont des blessures, oui, mais aussi des sas vers un monde que l’on envie en silence. On hait ce que l’on désire. On insulte ce que l’on n’égale pas.

Et aujourd’hui Gaza saigne. Gaza n’est même plus seulement une ville assiégée : elle est un amas de murs ouverts, de maisons éventrées, de rues rendues à la poussière, un territoire où les vivants marchent au milieu de ce qui fut leur vie. Elle saigne dans les ruelles effondrées de Jabaliya ou de Khan Younès, mais aussi dans les cœurs occidentaux, devenus théâtre d’un nouveau Golgotha. Chaque immeuble effondré est un psaume hurlé à la face d’un monde trop rassasié pour pleurer. Dans les facultés d’Harvard, dans les rues de Paris, à Berlin, à Londres, Gaza est devenue le Graal inversé : une cause sacrée portée par des enfants qui confondent la justice avec le feu, la liberté avec l’effacement. Une ville ravagée, mais dans l’imaginaire, une Jérusalem profanée par l’envahisseur juif. À New York, on érige des tentes pour protester ; à Rafah, on creuse des fosses pour enterrer les rêves. Mais qu’importe : le mythe est plus fort que les morts.

Car au milieu de ces ruines, le Hamas n’est pas mort. Il compte ses chefs disparus, remplace les morts par les vivants, recrute dans les familles décimées, parmi les hommes qui n’ont plus de maison et les adolescents auxquels il ne reste parfois que la vengeance pour horizon. Il prépare déjà les soldats de la prochaine guerre, adultes ou enfants, offrant aux uns un fusil, aux autres une image de martyr, à tous cette certitude empoisonnée que mourir vaut mieux que vivre dans un monde imparfait. Ainsi le désastre devient sa pépinière, le deuil sa propagande, l’orphelin sa recrue future. Gaza détruite ne signifie pas Gaza délivrée. Le Hamas sait faire de ses défaites militaires des victoires mythologiques et transformer chaque pierre fracassée en argument pour recommencer.

La guerre à Gaza n’est plus un événement, elle est un miroir : l’Occident s’y regarde et ne voit que ses péchés. Alors il s’autoflagelle, supplie d’être puni, et bénit ceux qui crient le plus fort. Peu importe que le Hamas cache ses fusées dans les écoles. Peu importe que les boucliers humains soient une stratégie. Peu importe qu’au milieu des décombres il entretienne la relève, qu’il instruise les enfants non dans la connaissance de ce qui fut perdu, mais dans la haine de ceux qu’il faudra tuer. Ce que l’âme culpabilisée veut, c’est un bourreau. Et Israël est parfait pour ce rôle.

Plus loin, l’Iran brûle. Le pays des mollahs a connu les explosions, les bombardements, les funérailles de ses maîtres, les colonnes de fumée au-dessus de ses installations et la peur jusque dans les sanctuaires du régime. Son empire clandestin s’est fissuré, ses lieutenants ont été abattus, ses routes d’armes coupées, ses affidés affaiblis, parfois réduits à survivre dans leurs propres ruines. Mais le régime respire encore. Il est blessé, non converti ; humilié, non repenti. Il attend, reconstitue, dissimule, promet à ses fidèles que le temps travaille pour lui.

L’Iran des mollahs est en feu, mais il est toujours vivant, et les puissances blessées sont parfois les plus dangereuses, parce qu’elles ne rêvent plus de victoire immédiate mais de vengeance différée. Téhéran n’a peut-être plus la même maîtrise sur ses légions, mais il lui reste des armes, des réseaux, des ingénieurs, des prédicateurs et cette patience des idéologies qui savent attendre une génération. Il pourra encore donner d’autres feux verts à ses promis, à ses milices, à ses martyrs professionnels, leur souffler qu’une frontière doit s’embraser, qu’un navire doit brûler, qu’une ville israélienne doit entendre de nouveau les sirènes. Les foyers ont été frappés ; les braises demeurent.

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Reste la grande question : la raison vaincra-t-elle la passion ? Je souris en l’écrivant. Car je sais que les passions sont les seules reines légitimes de l’Histoire. La haine est un opéra, et les peuples adorent les tragédies. L’Occident, lui, se suicide à petits feux. Non par grandeur, mais par culpabilité. Il veut expier, mais ne sait plus pourquoi.

Et pendant ce temps, les vrais cyniques avancent, parfois kalachnikov à l’épaule, parfois cachés sous les décombres, parfois assis dans un palais encore fumant, Coran ou torche à la main, persuadés que l’Histoire leur appartient. Ils perdent des villes, des chefs, des arsenaux ; ils ne perdent pas leur foi dans la faiblesse de leurs ennemis. Ils savent que les démocraties se fatiguent, que les images effacent les causes, que les morts d’aujourd’hui feront oublier les crimes d’hier, et que l’enfant recruté dans les ruines sera demain présenté au monde comme un résistant né de la terre elle-même.

Peut-être ont-ils raison.



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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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