Il se trouve que Dominique Labarrière connait Jean-François Colosimo pour l’avoir croisé aux éditions de La Table Ronde, aux temps glorieux et joyeux où l’ami Denis Tillinac en était le patron. C’est pourquoi il se permet ces quelques lignes, bien que ne se reconnaissant aucune légitimité particulière à s’immiscer dans le débat sur le pape et l’IA, si ne n’est d’avoir été en son temps un catholique romain d’une docilité exemplaire. Tribune.
Qu’il me soit permis d’apporter quelques bémols aux propos de Jean-François Colosimo dans l’excellent entretien qu’il a donné récemment à Causeur.
Il y affirme que « Le pape ne représente aucune puissance, aucun empire, aucun lobby ». Or le Vatican est un État, et tout État est, par essence, une puissance. Le pape étant son chef, Léon XIV est donc un chef d’État. Ses visites à l’étranger sont traitées comme des visites d’État, préparées par sa diplomatie via ses ambassadeurs que sont les nonces apostoliques.
Quant au lobbying, il ne serait certainement pas extravagant d’avancer que l’Église de Rome aura été pionnière dans ce registre, si ce n’est l’un des grands concepteurs. D’ailleurs, que fait le pape lorsqu’il promeut – avec quelle ardeur ! – les « gestes d’hospitalité de Lampedusa » (sic) auprès d’instances internationales (Unesco, etc.), sinon du lobbying ?
À propos de l’IA, passer sous silence le fait que, jamais dans l’histoire de l’humanité une avancée de cette nature – proprement révolutionnaire – n’a été aussi promptement – dans la foulée de son invention – mise à la disposition du plus grand nombre – apportant donc un sérieux bémol à l’accusation de confiscation et d’hyper-concentration évoquée – me paraît discutable, ne serait-ce qu’en regard de l’exigence intellectuelle que porte un certain esprit de méthode. (Cela dit, je ne doute pas un seul instant que des formules telles que « nietzschéisme digitalisé » et « transhumanisme financiarisé » ne fassent leur petit effet dans les dîners en ville et les colloques paroissiaux.)
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L’IA, bien comprise, représente aussi, qu’on le veuille ou non, une redistribution des cartes du savoir permettant au « faible » d’avoir en main le même corpus de connaissances que le « fort ». Du moins idéalement, ce qui est déjà beaucoup. Ne pourrions-nous pas dès lors considérer que nous nous trouvons devant une forme de « partage universel des biens communs » à quoi l’auteur se réfère via Thomas d’Aquin ? « Destination universelle » à laquelle l’Église de Rome s’est cependant opposée avec une constance forçant l’admiration, notamment en portant à l’index des livres interdits – index librorum prohibitorum – ce bien commun par excellence qu’est la Sainte Bible en langue vernaculaire, cela dès les années 1550. L’interdit ne fut levé qu’à la suite de Vatican II, en 1966. Est-il nécessaire de rappeler que, jusqu’alors, figuraient parmi cette interminable liste d’ouvrages et d’auteurs bannis – la dernière fut publiée en 1948 – des génies tels que Montaigne, Descartes, Malebranche, Montesquieu, Hume, Pascal, Spinoza, Kant, et bien sûr Rousseau, Voltaire, Diderot… Qu’on me pardonne, mais j’ai le plus grand mal à voir en cela la manifestation éclatante d’un zèle ébouriffant pour la défense et la prospérité « de l’empire du livre en tant que vecteur d’émancipation » qu’évoque Jean-François.
Le pape se trouve, écrit l’auteur, « à la tête d’une institution deux fois millénaire qui n’a cessé de penser le rapport entre la foi et la raison, contribuant de manière décisive à l’édification de la rationalité universelle ». Si cette édification est bien à mettre au crédit du christianisme, en attribuer le mérite au catholicisme romain peut porter à sourire, lui qui n’a cessé de combattre à grands coups d’excommunication et de procès en hérésie – là encore avec une constance admirable – les prodigieux penseurs – chrétiens – qui eurent l’audace de s’aventurer avec un peu trop de liberté et de pertinence sur ce terrain. Les Abélard, les Guillaume d’Ockham, les Bérenger de Tours, les Anselme de Laon et tant d’autres furent de ces infortunés. Même Thomas d’Aquin eut droit un temps à son lot d’opprobre et à sa mise au purgatoire après sa mort…
Il y a mieux encore. Dans son encyclique Magnifica Humanitas, Léon XIV se fait le chantre émerveillé de la liberté de conscience, de la liberté religieuse, « qui est enracinée en l’homme », s’enthousiasme-t-il en substance. On ne peut qu’applaudir et souscrire, cela va de soi. D’autant que, là encore, le fait est assez nouveau. Pendant environ un millénaire et demi, de l’édit de Thessalonique, à l’aggiornamento radical de Vatican II, en passant évidemment par le pic à maints égards obscurantiste du pontificat de Pie IX, la liberté de conscience et donc religieuse a été fermement condamnée, qualifiée de « délire » notamment par le même Pie IX, reprenant l’anathème d’un de ses prédécesseurs. Donc oui, applaudissons sans réserve à ce qu’il faut bien regarder comme un salutaire revirement… Applaudir, certes, mais en ayant à l’esprit un autre bémol. Cet enthousiasme « libertaire » du pape ne relèverait-il pas, au moins pour une part, d’une sorte d’opportunisme stratégique ?
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Quand on est aussi favorable à l’immigration que l’est précisément Léon XIV, et qu’on encourage la venue de foules, pour certaines islamisantes, animistes, voire adoratrices de l’oignon, que sais-je encore, n’est-il pas de bonne politique de se présenter comme un défenseur ardent de la liberté religieuse ? C’est bien le moins qu’on puisse faire, en réalité, même si cela sonne un peut démagogique tout de même. On aura une lecture identique de cet autre passage de l’encyclique où il est – pour la énième fois – regretté que l’Église ait tant tardé à condamner l’esclavage.
Répétons-nous : le Vatican est un État et Léon XIV un chef d’État. C’est donc un chef d’État très officiellement et très solennellement engagé dans la promotion de l’immigration qui sera accueilli en France dans quelques semaines. Passer sous silence cette réalité me semble relever d’une cécité pour le moins condamnable. Sauf à considérer bien sûr que seule l’éventuelle submersion par l’IA mérite qu’on veille au grain, et que le déferlement en Occident de populations exogènes en masse – le pape lui-même évalue le défi d’accueil à quelque cent millions d’individus – n’est que broutille.
Pour tout dire, on apprécierait assez que Sa Sainteté fasse montre d’autant de prudence pour traiter de la seconde qu’il en manifeste pour la première.
On apprécierait aussi que les cathos de France profitent de l’occasion de cette visite pour exiger de leur guide des éclairements sur le devenir de l’Occident considéré sous le prisme de ces bouleversements démographiques qu’il encourage. Exiger des comptes sur l’orientation sournoisement teintée d’occidentophobie de la politique vaticane conduite en particulier depuis son prédécesseur.
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Il y a une phrase qui m’obsède depuis que je l’ai lue, puis entendue. Une phrase tirée du roman et du film Le Guépard. Devisant avec son confesseur, le prince Salinas, déclare, se souciant de l’avenir de sa caste, l’aristocratie sicilo-italienne : « Si pour sa survie, l’Église doit nous détruire, elle nous détruira ». Nous en sommes-là. Si pour son rayonnement, son développement l’Église vaticane doit en passer par la « créolisation » de l’Occident, elle le fera. C’est du moins ce que sa politique actuelle nous permet d’augurer. À quelle échéance cette somptueuse et joyeuse métamorphose ? Il se peut que l’IA ait la réponse. Je l’ignore, n’ayant pas encore franchi le pas…
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