Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été consacrée à la Bédéthèque idéale. Il s’arrête aujourd’hui sur le cas de Denis Frémond qui publiait Les Célibataires aux éditions L’Écho des Savanes (Albin Michel) en 1991 et qui se consacra, par la suite, exclusivement à la peinture…

Qu’est-ce qui a disparu dans le monde actuel, sérieux et fat ? Une forme de décontraction. Un érotisme de bon aloi. Un narcissisme heureux. Une absence totale de théories caoutchouteuses et collantes. Une innocence salutaire. La déconne érigée en mode de survie. Nos ancêtres, les vivants, étaient animés par le désir de s’accoupler et la recherche de leur propre liberté. Ils ne s’en cachaient pas. Ils n’œuvraient pas au bien-être commun. Ils étaient trop accaparés par leurs « petites affaires » pour s’occuper de la vie de la cité. Ils n’avaient pas cette arrogance-là. Les hommes des années 1980 avançaient, dans l’existence, le rire en coin ; maladroitement, cyniquement, abusivement, ils dégoupillaient les situations les plus sordides par un individualisme risible et sans honte. Ils n’étaient pas plus heureux qu’aujourd’hui, ils souffraient des mêmes problèmes de couple, d’identité et de promiscuité nocive au bureau ou dans leur famille que les autres. Dans le fracas des égos, dans le chaos quotidien de l’infidélité, dans le bégaiement de leur jeunesse qui durait jusqu’à presque quarante ans, certes ils se plaignaient à leur maman, l’homme a toujours été un animal pleurnicheur, mais ils n’avaient pas vocation à être des exemples, des parangons d’honnêteté et de pureté.
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La BD a dérivé vers le militantisme par démagogie, elle se veut dénonciatrice et bienfaitrice de l’Humanité. Elle veut nous alerter, nous réveiller, nous censurer, nous faire penser bien et droit. Elle n’a retenu des révolutions que l’usage de la schlague et de la diatribe. En 1991, Denis Frémond publie Les Célibataires, un hommage déguisé, anachronique, érogène et balnéaire à Montherlant. Frémond le havrais est étonnamment à la fin de sa carrière d’illustrateur de presse et de créateur de phylactères, bientôt il s’engagera totalement dans une peinture de grande qualité, songeuse et poudrée d’incertitude. Son bleu marine inquiétant et tentateur, d’une indécise profondeur, vaut largement celui de Klein. Ses estampes ont un air de famille avec le travail d’un Henri Rivière en plus charnel, en plus sensuel, en plus équivoque également. Formé à l’école Boulle, il dessinait des histoires « sexy-marrantes » durant la décennie 80 notamment pour l’Écho des Savanes. Trente-cinq ans plus tard, son art d’une BD décomplexée, moqueuse, où la libido et l’argent jouent à la courte échelle, nous décoiffe par leur côté sauteur et boulevardier.
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Notre époque n’est plus au badinage. L’amertume a envahi les corps. Son héros des Célibataires est un certain Matthieu, avec deux « t », 37 ans, habitant rue Guynemer face au Luco, payant un loyer de 8 500 francs par mois et gagnant 20 à 22 000 francs comme critique littéraire au Monde, pas peu fière de cette situation élevée dans la presse écrite mais rejeton de la bonne bourgeoisie, il passe donc pour un loquedu, un dilettante sans le sou et surtout sans enfants au sein de sa famille. Son frère industriel en province roule en BMW série 7 et gagne 15 briques par moi et son beau-frère banquier à Strasbourg en palpe 20 ! Avec Frémond, sociologue des hautes classes, on retrouve un monde disparu, les arrière-cuisines, les jalousies fraternelles, les villégiatures à parc étendu, les tableaux de maître au mur, les marmailles en déconfiture et le topless en arme de séduction massive. Nous sommes assurément dans un monde parallèle. Les Célibataires restitue avec beaucoup d’esprit, une ironie finalement très tendre pour ses congénères, une forme de terre promise où homme et femme ne s’affrontent pas, chacun usant de ses propres dérivatifs pour arriver à ses fins. Ce marivaudage joyeux est incarné par ce grand adolescent à lunettes qui couche à tout-va, jamais avec la bonne copine et qui poursuit son hédonisme solitaire avec éclat. « J’ai un papier à faire pour Le Monde, j’ai la flemme, toi seule pourrais m’en donner l’impulsion… Je vais arrêter le journalisme, c’est un métier de cons, tous les métiers sont des métiers de cons » résume la philosophie de ce jouisseur impulsif. Frémond adopte les codes d’une ligne claire plus soyeuse, plus bronzée, plus gourmande dans ses poitrines rebondies et ces marronniers de l’aube. Quelle belle promesse !
Les Célibataires, Frémond, L’Écho des Savanes/Albin Michel, 1991, 54 pages.





