Pendant des décennies, l’Europe a fait preuve de contrition, entretenant la mémoire des crimes commis contre les Juifs, jurant de ne jamais oublier. Pourtant, il a suffit de peu pour réveiller cette vieille haine qui a changé d’habits mais qui a gardé le même visage.
Le 7 octobre n’a pas ouvert une guerre : il a ouvert un tombeau.
Pendant près de quatre-vingts ans, l’Europe s’était persuadée que le monstre était mort. On avait coulé sur son cadavre des montagnes de discours, des musées, des cérémonies, des serments. Chaque année, les chefs d’État déposaient leurs gerbes comme on jette quelques pelletées de terre sur une fosse que l’on espère ne jamais voir s’entrouvrir. On croyait avoir enseveli l’antisémitisme sous la cendre d’Auschwitz. En réalité, on n’avait recouvert que ses braises.
Il suffisait d’un vent.
Ce vent est venu du Sud et de l’Orient, porté par les clameurs d’un monde qui n’a jamais véritablement accepté qu’un peuple juif puisse exercer sa souveraineté sur une terre longtemps considérée comme relevant de l’islam. Depuis près de huit siècles, depuis que les croix chrétiennes ont remplacé les croissants sur les murailles de Grenade, certaines blessures historiques ne se sont jamais refermées. Les siècles passent ; les empires meurent ; les cartes changent. Mais il existe des humiliations qui vieillissent moins vite que les hommes. Elles dorment sous les pierres des mosquées, dans les versets lus, dans les nostalgies impériales. Elles attendent.
Le 7 octobre fut moins une attaque qu’un réveil.
À travers les massacres, les viols, les corps exhibés comme des trophées, ce n’était pas seulement une organisation terroriste qui parlait. C’était une vieille mémoire de conquête qui retrouvait sa voix. Une mémoire pour laquelle la présence d’un État juif n’est pas une anomalie diplomatique mais un scandale métaphysique. Un royaume juif là où l’islam avait régné ? Une souveraineté juive dans une région promise à Dieu ? Pour certains, cette simple idée demeure une offense qu’aucune génération n’a le droit d’oublier.
Et l’Europe a répondu.
Non par les armes, mais par les mots.
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On vit des foules immenses défiler dans les capitales occidentales. Les slogans étaient nouveaux ; les passions étaient antiques. On ne criait plus « Mort aux Juifs! » On criait « À bas le sionisme! » On ne brûlait plus les synagogues au nom de la race ; on désignait Israël au nom des droits de l’homme. Les costumes avaient changé. Le visage, lui, était le même.
Car le génie du mal est de comprendre avant nous les métamorphoses de la morale. L’antisémitisme n’est pas assez sot pour conserver éternellement le brassard et la matraque. Il apprend la langue de son époque. Hier, il parlait biologie. Aujourd’hui, il parle décolonisation. Hier, il invoquait le sang. Aujourd’hui, il invoque le droit international. Il ne change pas de cœur ; il change de dictionnaire.
L’Europe, qui croit toujours reconnaître le mal à son uniforme, s’incline devant lui dès qu’il se présente vêtu de vertu.
Le plus étrange n’est pourtant pas là. Le plus étrange est cette joie presque sensuelle avec laquelle une partie des élites occidentales s’est précipitée dans cette nouvelle croisade morale. Comme si Israël était enfin devenu le coupable idéal dont elles avaient besoin pour absoudre leur propre histoire. Elles avaient déjà condamné leurs pères, leurs nations, leurs frontières, leur civilisation ; il leur manquait encore un dernier procès, celui du seul État juif de la planète. Ainsi pouvait s’achever la liturgie de l’autoflagellation occidentale.
Les islamistes apportaient la haine. Les démocraties apportaient les justifications.
Les premiers criaient qu’Israël devait disparaître. Les secondes expliquaient pourquoi cette colère était compréhensible.
Cette alliance n’a jamais été écrite. Elle n’avait pas besoin de traité. Les grandes complicités de l’histoire ne se signent pas ; elles se reconnaissent d’instinct.
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Il fallait voir les universités, les rédactions, les organisations internationales. Partout le même empressement à déplacer la faute. Les morts d’Israël devenaient un préambule. Les morts de Gaza devenaient le texte principal. Les massacres du 7 octobre étaient déjà une note de bas de page. L’émotion changeait de camp avec une rapidité qui révélait moins la force des images que la direction des désirs.
Car les peuples ne regardent jamais seulement les événements ; ils regardent ce qu’ils désirent y trouver.
L’Occident voulait un coupable.
Il l’avait trouvé.
La Shoah, croyait-on, avait fait naître une mauvaise conscience. Elle avait surtout créé une immense hypocrisie. Pendant deux générations, l’antisémitisme s’était caché parce qu’il avait honte. Aujourd’hui, il ne se cache plus parce qu’il se croit vertueux. Voilà toute la différence. Autrefois il demandait pardon de son existence ; désormais il exige des applaudissements.
Le monstre n’est pas revenu malgré Auschwitz.
Il est revenu parce qu’Auschwitz est devenu un rite au lieu de demeurer une blessure. Les cérémonies ont remplacé la vigilance. Les commémorations ont remplacé la lucidité. On a cru que la mémoire suffisait à domestiquer les passions. Mais les passions ne meurent jamais de mémoire ; elles meurent seulement lorsque les hommes osent les regarder en face.
L’Europe n’a pas voulu regarder.
Elle préfère contempler son propre reflet dans les vitrines de la morale.
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Et pendant qu’elle admire la pureté de son visage, le vieux monstre, débarrassé de ses moustaches, de ses bottes et de ses croix gammées, traverse tranquillement la rue. Personne ne le reconnaît. Il porte désormais un keffieh, un diplôme universitaire, un rapport d’expert, parfois même une déclaration des droits de l’homme sous le bras.
C’est ainsi que meurent les civilisations : non parce qu’elles oublient leurs crimes, mais parce qu’elles cessent de reconnaître les mêmes crimes lorsqu’ils reviennent avec un autre visage.
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