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Charles de Freycinet, un père de la République

Où sont les stratèges d'antan?


Charles de Freycinet, un père de la République
Charles de Freycinet, ingénieur et homme politique français (1828-1923). 22/07/2013. ABECASIS/SIPA

Cédric Lewandowski nous fait (re)découvrir la vie et la carrière politique d’un visionnaire stratégique de la Troisième République qui a exercé une influence décisive sur le développement économique de la France et la préparation du pays à la guerre. Son exemple est riche d’enseignements pour notre époque qui connaît des défis similaires à ceux de la période 1870-1914.


Dans son dernier ouvrage, Cédric Lewandowski, déjà auteur d’une biographie remarquée de Lucien Bonaparte, revient sur la vie d’un des grands acteurs de la Troisième République. Car, même s’il n’a pas l’aura d’un Léon Gambetta, le prestige d’un Jules Ferry ou la place d’un Georges Clémenceau, Charles de Freycinet compte au nombre des hommes d’Etat dont le rôle fut essentiel durant toute la première partie de ce régime qui acclimata la république à la France.

Jeune étudiant, notre héros participe activement, aux côtés de ses camarades polytechniciens, aux évènements de 1848. Il vit au plus près des acteurs de février ces instants intenses qui mettent un terme définitif à la Monarchie de Juillet. C’est là son baptême, son premier bain dans la grande Histoire de France.

Homme de sciences, de techniques et de progrès, il adhère aux théories saint-simoniennes qui séduisent alors les jeunes savants, ingénieurs ou entrepreneurs désireux de voir se bâtir une société nouvelle fondée sur l’industrie, le développement et le mérite, mais aussi une forme de coopération entre les classes sociales sous l’impulsion de l’Etat. C’est donc tout naturellement qu’il se passionne pour le développement des chemins de fer, dont l’essor est indissociable du Second Empire, mais aussi les grands principes d’assainissement des villes. Nous sommes à l’heure de l’haussmannisme et des grandes transformations des centres urbains ! De là date l’entrée, certes pour l’heure très modeste, de Feycinet en politique.

Mais c’est avec la guerre de 1870, avec le Gouvernement de Défense Nationale et Léon Gambetta que Charles de Freycinet va véritablement vivre l’Histoire et y participer en devenant un acteur de premier plan de la vie politique nationale. Délégué de Léon Gambetta, qui fait alors office de Ministre de la Guerre en plus de ses fonctions à l’Intérieur, il œuvre sans relâche à mobiliser, organiser, pourvoir aux besoins d’une défense aussi courageuse que désespérée.

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La défaite de la France face au monde germanique coalisé derrière la Prusse, l’isolement de Paris qui ne peut compter sur le soutien d’aucune puissance européenne, la proclamation de l’Empire Allemand dans la Galerie des Glaces à Versailles, l’armistice négocié par Jules Favre, la victoire électorale des partisans de la paix à tout prix, le pays divisé face à l’ennemi, la perte de l’Alsace-Moselle… ces moments vécus et subis marquèrent la France toute entière et vont pousser des générations à entretenir l’esprit de revanche. Un esprit qui incontestablement va marquer Charles de Freycinet, meurtri par l’échec et parfois les critiques de certains. Mais chez cet homme modéré et tempéré, l’esprit de revanche prend la forme d’un combat durable et réfléchi.

« Stratège de la République » Charles de Freycinet le fut, et plus encore, il fut sans doute un stratège de la revanche. Stratège dans le sens plein et entier du terme : car à travers les pages de ce livre se dessine un homme qui voit loin, qui anticipe et parfois sacrifie à préparer le pays à l’inéluctable confrontation. Un stratège qui anticipe, lorsque parlementaire, il n’hésite pas à adopter une position « républicaine opportuniste » favorable à la fondation d’un régime durable. Il sait que telle est la condition du redressement et du rassemblement d’où partira le sursaut.

Un stratège qui bâtit, comme ministre des Travaux Publics, avec le fameux plan Freycinet d’aménagement du territoire, de développement des infrastructures, des chemins de fer, des voies de navigation et des ports notamment… car il conçoit que la revanche ne procèdera pas uniquement de l’armement mais de la capacité du pays, de son économie et de son industrie à soutenir durablement un effort de réarmement, de mobilisation voire de guerre.

Stratège aussi comme ministre des Affaires Etrangères, car l’homme a retenu qu’en cas de conflit, la France ne peut demeurer isolée. La diplomatie de Freycinet, c’est la quête d’alliances solides, cohérentes et nécessaires dans la perspective d’un conflit : ménager la reine des mers, l’Angleterre, quitte parfois à être incompris par ses amis ; s’assurer d’une alliance de revers, grâce à Saint Petersbourg, capable de diviser les forces austro-germaniques, quitte à être critiqué par Jaurès ou Francis Laur qui dénoncent le tzar autocrate.

Stratège enfin et surtout, comme ministre de la Guerre, en préparant les armées aux chocs à venir. Cela implique évidemment les moyens financiers (le budget, matériels, fusil Lebel et canon de 75),ou encore humains (généralisation du service militaire et modernisation de la réserve). Mais le ministre Freycinet s’attaque aussi à l’organisation militaire avec la mise en place d’un Etat-major de l’Armée permanent et d’un Conseil Supérieur de la Guerre, le développement de certains services spéciaux comme le Deuxième bureau chargé du renseignement ou encore la fondation de l’école de santé militaire de Lyon. Les infrastructures civiles sont elles aussi mises à contribution puisque le réseau ferroviaire français est adapté afin de permettre une mobilisation et une concentration ultra-rapides des troupes aux frontières. Autant d’éléments qui s’avéreront décisifs en août 1914 et durant les quatre années suivantes.

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Ainsi, si la vie de Charles de Freycinet fournit à l’auteur l’occasion de revenir sur près d’un siècle d’Histoire de France… et quel siècle!… il est surtout pour nous l’occasion de nous interroger quant aux choix politiques, à l’organisation et à « la stratégie » d’une Nation confrontée au risque de guerre. A l’heure où dirigeants et analystes invitent l’opinion publique à intégrer la potentialité, à moyen terme, du retour des conflits de haute intensité, écrire sur Charles de Freycinet n’est pas neutre. Et, lorsque cette biographie est écrite par un homme qui fut, durant cinq ans, directeur du cabinet civil et militaire du ministre de la Défense, elle présente l’immense avantage d’un prisme que ni un historien ni un politique pur ne pourrait revendiquer…

Cédric Lewandowski, Charles de Freycinet. Stratège de la République (Editions Passés composés, 2026), 320pp.

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