Tandis que les géants de l’IA s’affrontent à coups d’innovations (et de milliards de dollars), la Chine et les États-Unis oscillent entre dérégulation et dirigisme. Dans cette nouvelle guerre froide, qui prendra le lead technologique et les clefs de sa sécurité prendra le monde, tout simplement.
Dans la Bible, il y a quatre chevaliers de l’Apocalypse : Mort, Famine, Guerre et Conquête. Dans l’imaginaire associé à un Armageddon provoqué par l’intelligence artificielle, il y en a également quatre. La Mort, c’est l’hécatombe des emplois quand l’IA et la robotique effectueront la plupart des tâches jusqu’ici accomplies par les humains, dont la majorité deviendra superflue. La Famine, c’est la destruction de la culture, de la créativité et de l’initiative humaines par un déluge de « slop » – des contenus de qualité médiocre produits par l’IA en grande quantité – qui s’abattra sur nos livres, notre musique, notre cinéma et notre éducation. La Guerre, c’est la prolifération de robots de combat autonomes pilotés par l’IA, qui entraînera la planète dans un cycle de violences sans fin. Enfin, la Conquête, c’est l’avènement d’une super-intelligence artificielle qui s’affranchira du contrôle de ses créateurs humains dont elle se mettra à contrôler la vie pour leur bien ou leur mal. Chacun de ces scénarios convoque une vraie menace, mais aucune n’est sur le point de se réaliser. Entretemps, le monde est en train de s’empêtrer dans un nœud de tensions contradictoires liées aux phénomènes suivants : le rythme effréné auquel se succèdent les bonds en avant du progrès technologique ; la concurrence entre des patrons d’entreprise qui cherchent à dépasser les innovations de leurs rivaux et attirer plus de capitaux ; la lutte entre le secteur privé et l’État pour le contrôle des nouvelles technologies ; et enfin la rivalité entre les États, notamment la Chine et les États-Unis, pour le monopole des dernières innovations afin d’obtenir un avantage économique et stratégique.
Capitalisme eschatologique
Les progrès actuels dans le domaine de l’IA sont fondés sur les grands modèles de langage (LLM). Ces systèmes entraînés sur de vastes quantités de texte (300 milliards de mots pour la première version commerciale de ChatGPT) sont capables de calculer la probabilité que tel mot soit suivi de tel autre. Cela leur permet de dialoguer avec un utilisateur dont ils deviennent l’« assistant IA », en répondant à des questions et résumant ou rédigeant des textes. Ils relèvent de l’IA « générative », car ils génèrent du texte. Toutefois, certains modèles sont capables de résoudre des problèmes mathématiques ou d’écrire du code informatique. Ils peuvent même réaliser toute une opération, en en planifiant les étapes et en les exécutant avec une supervision humaine minimale. Dans ce cas, on parle d’IA « agentique ». Cette dernière peut imiter la prise de décision humaine, accéder directement à d’autres outils et déléguer des tâches à d’autres agents IA. L’IA agentique peut jouer un rôle important dans les opérations boursières, le traitement médical, la gestion de chaînes d’approvisionnement et la cybersécurité.
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Les LLM ont fait irruption sur la scène publique en novembre 2022 avec l’arrivée de ChatGPT, développé par OpenAI. Ce premier chatbot a été vite concurrencé par le Gemini de Google et le Claude d’Anthropic, lancés tous les deux en mars 2023, ainsi que par Grok, créé par xAI, la société d’Elon Musk, et sorti en novembre 2023. Leur modèle économique est fondé sur l’abonnement et la facturation de tokens (jetons), des unités représentant une quantité de texte traité. La concurrence entre développeurs américains est féroce. Ils se battent non seulement pour des parts de marché et des contrats gouvernementaux, mais aussi pour distancer les autres dans la course à l’innovation, en fonction de la vision du destin de l’humanité de chaque chef d’entreprise. Dans le peloton de tête, celui qui est en dernière position est Mark Zuckerberg, de Meta, qui a commis l’erreur de miser sur le « métavers » et doit rattraper son retard en IA. Devant lui se trouve Elon Musk, qui a fusionné xAI avec SpaceX en février, et qui veut exploiter l’IA dans la conquête de l’espace. OpenAI, fondé en 2015 et dirigé depuis 2019 par Sam Altman, a pour but ultime de créer l’intelligence artificielle générale, une IA capable d’accomplir toute tâche cognitive au moins aussi bien qu’un humain. Enfin, le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, ne cesse d’alerter sur les risques existentiels de l’IA, ce qui n’empêche pas Anthropic d’innover sans cesse et d’être considéré actuellement comme le plus avancé.
Ces projets grandioses accaparent une grande partie des investissements. Lors de son introduction en bourse, le 11 juin, SpaceX a levé 75 milliards de dollars en investissements de la part des institutions financières, et sa valeur en bourse a atteint 2,6 trillions avant de perdre 23 %. Anthropic, qui s’apprête à faire de même en octobre, a déjà levé 129 milliards depuis sa création en 2021. En mars, la valeur d’OpenAI, qui vise une introduction en bourse en 2027, a été estimée à 852 milliards. Ces entreprises ont en outre besoin d’une énorme puissance de calcul qui dépend de la construction de nouveaux centres de données, souvent situés dans des régions rurales. Cela a suscité une vague d’opposition de citoyens américains qui se disent inquiets des progrès débridés de l’IA. Entre bulle spéculative et révolte de luddites, le capitalisme des nouveaux messies de l’IA nous mène au bord d’un premier gouffre.
L’État stratège ?
Donald Trump a vite compris l’intérêt de l’IA dans la rivalité économique et technologique avec la Chine. En novembre 2025, la Maison-Blanche lance la mission Genesis, un grand programme de recherche scientifique et militaire propulsé par l’IA. Le département de l’Énergie soutient la construction massive de centres de données. Et en décembre, Washington décrète que la réglementation de l’IA sera des plus légères, afin de donner libre carrière aux génies de la Silicon Valley. Mais en février 2026, on observe un début de revirement, provoqué par la détérioration des relations entre l’État fédéral et Anthropic. Dario Amodei, inquiet de l’utilisation de ses systèmes dans le coup d’État au Venezuela en janvier, informe le Pentagone qu’il ne veut pas que ses produits servent à la surveillance de citoyens américains ou au développement d’armes létales autonomes. Le Pentagone riposte en inscrivant Anthropic sur une liste noire d’entreprises dont la présence dans les chaînes d’approvisionnement serait un risque pour la sécurité nationale. Anthropic conteste cette décision devant les tribunaux et l’affaire est toujours en cours. En avril, le lancement par Anthropic de Claude Mythos, un modèle conçu pour tester et renforcer les systèmes de sécurité informatiques, donne lieu à une nouvelle intervention de l’État. Ce modèle aurait une telle capacité à détecter les points faibles des systèmes qu’il pourrait faire beaucoup de mal s’il tombait entre les mains de personnes malintentionnées. Seul un prototype est diffusé de manière restreinte à travers un projet, Glasswing, qui réunit une quarantaine d’entreprises, dont les géants de la tech et de la banque, afin qu’elles puissent consolider leurs défenses. Le 2 juin, le projet est élargi à plus de 150 organisations dans une quinzaine de pays dont la Chine ne fait pas partie.
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Amodei, qui publie souvent des avertissements au sujet de l’IA, y compris sur ses propres produits, affirme dans un billet de blog du 10 juin que les nouveaux modèles pourraient déstabiliser « le secteur financier, l’infrastructure critique et la sécurité nationale ». Il assortit un appel à la régulation de l’IA d’une sombre prédiction sur l’émergence imminente d’une « IA puissante ». Chez Anthropic, 80 % du code est déjà écrit par Claude, et l’entreprise expérimente l’« auto-amélioration récursive », c’est-à-dire la création d’agents capables d’écrire une version supérieure de leur propre programme de manière autonome, ce qui pourrait conduire un jour à l’« autocréation » d’une IA super-intelligente. Tout le tapage qui entoure la sortie de Claude Mythos comporte un élément de marketing, mais selon des tests fiables, il s’agit bien d’un modèle puissant qui pourrait au moins faciliter le travail de pirates s’ils mettaient la main dessus. Le 9 juin, Anthropic lance à travers Glasswing les modèles Mythos 5 et Fable 5, ce dernier étant une version de Mythos munie de plus de « garde-fous » : des mesures de protection qui empêchent l’utilisateur d’exploiter le système à des fins illégales. Mais le 12 juin, après qu’Amazon signale avoir pu « débrider » – contourner – un de ces garde-fous, Washington interdit l’accès à ces modèles aux non-Américains, même à ceux qui travaillent aux États-Unis pour des sociétés américaines. Anthropic retire ses modèles, et le gouvernement insiste pour qu’ils ne puissent être relancés que si le débridage est rendu impossible – ce qui ne peut jamais être garanti. Ainsi, l’État américain a repris la main sur le secteur, décrétant le 2 juin que tout nouveau modèle doit obtenir un aval officiel avant d’être lancé. Donald Trump parle d’entrer dans le capital des entreprises, en imitant l’exemple de l’État chinois qui investit directement dans ses champions de l’IA. Les alliés de l’Amérique se sont plaints du monopole qu’elle semble exercer sur une technologie cruciale, et au G7 d’Évian beaucoup ont repris l’idée d’Amodei d’un accord général sur les standards de sécurité en IA. Un tel accord pourrait nous protéger contre les risques vertigineux du piratage, à condition cependant que la Chine joue le jeu. Autant dire que nous ne sommes pas rendus.
La guerre froide de l’IA
L’IA est en effet au cœur de la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine, comme les armes nucléaires et la course à l’espace étaient au cœur de la première. En 2018, on a forgé le terme d’« AI Cold War ». Chaque camp est convaincu que la domination de ce secteur est essentielle pour devenir ou rester une superpuissance. La Chine limite l’accès aux terres rares après raffinage, et l’Amérique limite l’accès aux meilleurs microprocesseurs. Les États-Unis possèdent la plus grande puissance de calcul et les cerveaux les plus brillants, ce qui leur donne une avance de huit à dix mois sur les Chinois. Mais ces derniers sont accusés par les Américains de tricher très habilement, en contournant l’embargo sur les meilleures puces de Nvidia par un système de contrebande. Ils plagient les modèles américains, supérieurs, par « distillation », c’est-à-dire des attaques qui interrogent à répétition les agents de manière à entraîner leurs propres modèles. En janvier 2025, le développeur chinois DeepMind a surpris le monde en lançant son chatbot du même nom, très performant malgré l’absence de puces de haut niveau, mais Sam Altman a accusé le laboratoire chinois d’avoir attaqué ChatGPT par distillation. Claude aurait subi cette année des attaques similaires de la part de quatre sociétés chinoises, dont Alibaba. Le but de la Chine est de produire des modèles à coût bas afin d’inonder le marché mondial.
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C’est le signe d’une divergence : les deux rivaux poursuivent des objectifs différents qu’on peut résumer par les termes de « corps » et « cerveau ». La Chine est le leader en robotique, déployant des robots, souvent humanoïdes, dans tous les secteurs de l’industrie et tous les aspects de la vie. L’IA qui les programme et les pilote est une technologie pratique destinée à stimuler l’économie, toujours avide de croissance. En revanche, les Américains poursuivent le rêve de création d’une intelligence supérieure, capable de résoudre nos plus grands problèmes et qui consoliderait le statut de superpuissance des États-Unis. Toutefois les deux rivaux partagent la même ambition de développer les applications militaires de l’IA. L’IA est déjà intégrée aux systèmes de commandement et au déploiement d’armements tels que les drones et les véhicules sans équipage, comme en Ukraine. Elle est cruciale dans la cyberguerre en cours entre les démocraties occidentales et la Chine. La campagne chinoise « Salt Typhoon », lancée en 2020, a déjà piraté les systèmes de télécoms dans plus de 80 pays. Et les Chinois sont actuellement accusés de manipuler ChatGPT pour diffuser de propagande anti-IA parmi les citoyens américains. Que feraient-ils s’ils détenaient Claude Mythos ? Ce qui menace d’ouvrir un jour la porte au chevalier de la Guerre ou à celui de la Conquête, c’est moins les progrès de l’IA, que les limites humaines de la confiance réciproque.




