Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont pleins d’ardeur et de fureur. Leur vie baigne dans quelque chose de lyrique, et leur combat se mène sous le patronage de valeurs désormais indéboulonnables : la liberté de l’individu et la lutte contre toutes les discriminations, entre autres. Les personnages de 120 battements par minute ont l’histoire avec eux : ils avaient mis leur fauteuil dans le bon sens.

C’est sur ce lit de roses que le dernier film de Robin Campillo s’offre amoureusement au public, loin de l’époque autrement épineuse où il plante son décor : au début des années 1990, la toute jeune association Act Up-Paris émerge de la communauté homosexuelle et entame la lutte contre le sida. On la découvre avec ses actions et ses déboires, ses espoirs et ses déceptions, ses règles et ses exubérances, en même temps que Nathan, un de ses nouveaux membres incarné par Arnaud Valois.

La fête avant la fin

Une myriade de personnages affirment très vite leur caractère – bien trempé – à l’écran, comme Sean (Nahuel Pérez Biscayart) ou Sophie (Adèle Haenel), et nous voilà emportés dans leur folle existence. Dans ce film choral et parfois résolument cacophonique, Robin Campillo retranscrit l’ambiance désordonnée et tumultueuse, passionnelle aussi, qui régnait dans cette association où lui aussi milita. Sa caméra nous embarque au cœur des actions « coup de poing » d’Act Up, mais également au centre des débats qui agitent et opposent parfois férocement ses membres ; elle se faufile régulièrement aussi parmi les silhouettes dansantes des militants dans la nuit, évanescentes, exaltées par des ralentis très soignés où Robin Campillo ne manque pas d’érotiser ses personnages. Car la lutte, la fête et le flirt font tout ensemble partie intégrante de la vie d’Act Up, qui ne s’en cache pas.

Fort heureusement, le film ne s’en tient pas aux gentilles fadaises de la fureur de vivre. Il y a dans la narration de Robin Campillo une façon d’étirer les scènes qui donne une épaisseur rare aux personnages et aux situations. Les débats auxquels on assiste sont souvent laborieux et peuvent parfois lasser le spectateur, mais c’est au cœur de cette durée que jaillit alors le diamant d’une émotion inattendue, plus vraie et plus pure. Et quand le réalisateur filme deux personnages pour la première fois dans le même lit, le temps de la narration vient épouser la durée du rapport amoureux : avec ses longueurs, ses digressions, ses pauses et ses reprises…

120 battements par minute est de ces films qui refusent de choisir entre le sublime et le banal. C’est le « mince…» qui échappe à la mère comme un soupir lorsqu’elle apprend la mort de son fils, de toute façon inévitable. C’est le café qu’on prépare pour rester éveillé tandis que le mort refroidi lentement dans la nuit. Même la mort, même le deuil ne rompent pas le quotidien, mais viennent simplement, discrètement, le troubler. Car c’est bien de la prose de la vie qu’émerge ici le tragique. Et c’est avec ces émotions toujours troubles que Robin Campillo parvient à susciter chez le spectateur une empathie d’une rare justesse.

« Memento Mori »

Un embarras nous gagne pourtant, et avec lui le germe d’une distance, face à l’attitude des personnages ; car le combat qu’ils mènent – pour légitime et nécessaire qu’il est – prend toujours les atours d’une sauterie joyeuse et délurée. Dans le filigrane des dialogues et des rires, des longues scènes de danse et de lutte mêlées, Robin Campillo dépeint un combat qui flirte constamment avec la fête. Philippe Muray n’est pas loin, qui pointait du doigt l’impossibilité contemporaine de mener la moindre lutte sur un mode non festif. Il s’éloigne cependant en ce que Robin Campillo oscille entre mise en relief sagace et mise en valeur complice. Le regard se fait moins distant que jamais à la scène finale, où un montage alterné confond les corps en lutte et les mêmes silhouettes qui dansent sous les lumières d’une boîte de nuit, jusqu’à finalement dénuder les personnages et plonger la scène de mobilisation sous un éclairage stroboscopique. On voit alors les personnages, et le réalisateur avec eux, menacer de basculer de la lutte réelle à la séduction de leur image.

Derrière ce mode de lutte, le film trahit, semble-t-il, une certaine vision de la vie ; menacés par la maladie, les personnages se perdent furieusement dans les expériences et les plaisirs les plus passionnés et – souvent – les plus évanescents. Le très chrétien XVIIe siècle avait inventé les « vanités », ces tableaux qui soulignaient la fugacité des plaisirs terrestres et renvoyaient ces derniers au néant dont ils étaient issus. Mais les personnages de Robin Campillo ne sont pas « très chrétiens ». Leur attitude face à la mort est une variation résolument moderne sur le « memento mori » des Anciens. Il ne s’agit plus ici de minimiser les plaisirs passagers de la vie à l’aune de la mort, mais au contraire d’en rehausser la valeur devant le risque de les perdre à tout jamais. Une autre attitude, une autre vie, un autre combat ; pas moins légitimes sans doute, mais qui pâtissent de l’absence d’un contrepoint.

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