Le chanteur et producteur Bertrand Burgalat est composé à 80% d’eau, mais cette réalité seule n’épuise pas le mystère de son art. Le jour de sa mort – pour percer à jour l’énigme de son immense talent – peut-être en viendra t-on à analyser la mécanique de son cerveau ; l’expérience a déjà été tentée au XIXème siècle, avec je ne sais plus quel compositeur romantique à sanglots longs et cheveux mi-longs, mais le résultat fut décevant, car son cerveau faisait 1375 grammes, comme tout un chacun. Alors, quoi ? Le nouvel opus de Bertrand Burgalat – Toutes directions (Disques Tricatel) – composé de quinze chansons délectables, tantôt loufoques, nostalgiques, aériennes ou dansantes, est un nouvel élément à apporter au dossier d’instruction, nous permettant d’approcher au plus près de la fabrique de son style.

Mais dressons rapidement le portrait de l’animal, qui n’est pas inconnu des services compétents. M. Burgalat est le fils d’un préfet. Passons. Il porte de grosses lunettes reconnaissables entre mille, qu’il ne faut pas confondre – notamment – avec celles du regretté Kim Jong-Il. Il a des racines corses et pyrénéennes, mais n’a rien contre Paris. Bien au contraire. Il a fondé le label Tricatel qui nous régale en projets musicaux improbables et raffinés depuis une quinzaine d’années (les albums de Valérie Lemercier et Michel Houellebecq écrits par Burgalat lui-même, des talents hors formats comme l’américaine francophile April March ou l’ovni venu de l’espace Etienne Charry, etc.) M. Burgalat, qui jure les grands dieux ne pas aimer sa voix, a déjà commis plusieurs albums solos depuis 2001, truffés de pépites incongrues aux textes écrits par Michel Houellebecq, Philippe Katerine ou encore Matthias Debureaux.

Avec Toutes directions Burgalat ne calcule pas, il arpente. C’est en géographe, ou cartographe, qu’il avale les kilomètres, soucieux de nous ramener des fragments de paysages aptes à former la jeunesse. Il y a de grands espaces, évidemment, et des lumières au néon. Comme dans tous les cauchemars périphériques. « Des milliers de volontés ont fait cette ville unique / Et allument autant de soleil électriques / de part et d’autres de l’autostrade féérique / où glisse ma voiture… très grand tourisme »… chante-il suavement sur une mélodie entêtante… aussi onctueuse que « cette nuit d’été urbaine et parfumée ». L’élégante déambulation de « Très grand tourisme » se finit en errance dans « Réveil en voiture », où les excès envoient brutalement dans le décor… « Ai-je rendez-vous avec le ciel / Dans un tout nouveau terminal ? ».

Dès sa magnifique ouverture instrumentale, l’univers musical délicat de Toutes directions trahit les influences de Burgalat. Il y a du André Popp, du David Whitaker et mille références souterraines à la pop des années 60 et 70. Mais les mélodies qui sortent du creuset ne sont jamais passéistes, pasticheuses, ou stérilement « vintage ». Au-delà d’une certaine ambiance rétro, que le prévenu s’amuse à accentuer de son style vestimentaire préfectoral ludique, la musique de Burgalat est surtout d’une incroyable richesse mélodique ; et l’imagination d’arrangeur, sans bornes, du musicien fait de chacune de ses chansons un court métrage à savourer les yeux fermés.

On danse sur le dansant Bardot’s Dance, où l’on entend ce délicieux : « Éberlue-moi ! » ; mais bien des chansons explorent les lendemains de fêtes, le calme après la tempête et l’envers des décors. « Mais quand le jour s’abime / Je redeviens le solitaire / L’orfèvre patient de ta vie… » (Double peine). Géographie. Cartographie. M. Burgalat nous escorte également sous le soleil de plomb des pétromonarchies climatisées : « Des tours de verre / Et des pur sangs / signent l’azur / Tel un slogan » (Dubaï my love), mais il n’est jamais si touchant que lorsqu’il semble nous parler de lui, de sa famille, et de son intimité ; c’est l’infinie tendresse de Berceuse ou encore de Voyage sans retour qui marque le plus les esprits, car M. Burgalat s’incarne intensément derrière chacun des mots et chacune des notes de ces balades inactuelles, donc indémodables.

Tel est peut-être le secret du style de M. Burgalat… ? Laisser surnager innocemment des joyaux de simplicité poétique, presque intemporels, dans un océan de sophistication – ou une piscine à vagues.

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