C’est un triste anniversaire que le Rwanda célébrait le 6 avril dernier. Vingt ans plus tôt, jour pour jour, le pays devenait le théâtre d’un génocide emportant avec lui des centaines de milliers de victimes, sur fond de combats ethniques, de pillages, d’exactions, de tortures et d’exodes en série.

Les portes de l’enfer se sont ouvertes le 6 avril 1994 au soir, quand l’avion qui transportait le Président rwandais Habyarimana ainsi que son homologue burundais est abattu alors qu’il allait se poser sur le tarmac de l’aéroport de Kigali. Aujourd’hui encore, l’identité des commanditaires reste sujette à débat. Mais à, l’époque, pour certains cercles du pouvoir rwandais dirigé par la majorité hutu, il n’y a pas de doute : derrière l’assassinat se trouvent les Tutsis dont les forces armées, entrées dans le pays en octobre 1990, ne sont plus qu’à une dizaine de kilomètres de la capitale.  Pendant une centaine de jours, les tutsis sont massacrés dans des conditions abominables par les hutus.  Partout dans le pays, les cadavres des tutsis s’empilent. Dans la plupart des cas, les assassins sont les voisins de leurs victimes, armés de machettes. Chauffés à blanc par une propagande génocidaire quasi-officielle et dans un climat de « grande terreur » face à l’avancée exponentielle des forces tutsies du FPR, de nombreux hutus, souvent simples paysans, vont se transformer en véritables fauves.

En Occident, les images des horreurs défilent sur les écrans de télévision. Mais seule la France semble résolue à s’interposer. À peine six mois auparavant, les forces françaises ont quitté le pays après trois ans de présence, laissant la place à la force onusienne de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha, Les casques bleus se révèlent impuissants et, par la voix du général canadien Roméo Dallaire, multiplient les demandes urgentes de renfort. Cet officier ne sera pas écouté, condamné à devenir le témoin d’un génocide qu’il croyait pouvoir sinon empêcher, du moins atténuer.

Dans l’urgence et face à la dégradation générale de la situation – la faillite des accords d’Arusha, la panique des proches du président assassiné et l’arrivée des forces tutsies à Kigali – la France déclenche l’opération Amarillys. Celle-ci, longue d’une semaine, a pour objectif l’évacuation des ressortissants français et internationaux. À maintes reprises, on reprochera à la France de ne pas être intervenue au cours de cette opération pour arrêter le massacre. Il faut signaler que le commandant en chef de l‘ONU n’y était pas favorable et que même les forces tutsies, aussi nombreuses que les  troupes françaises, n’ont pas pu faire grand-chose. Autres critiques adressées à la France : avoir fourni des munitions aux milices hutues et avoir appliqué des critères forcément sélectifs pour l’évacuation des citoyens rwandais. Ces accusations, certes compréhensibles, se sont souvent appuyées sur des témoignages douteux voire carrément faux. Tout au plus peut-on peut reprocher aux forces françaises quelques erreurs de jugements dans des circonstances extrêmement compliquées.

C’est donc après plus de deux mois de massacres et d’impuissance onusienne que, le 22 juin 1994, la diplomatie française arrache à l’ONU un feu vert pour une intervention limitée à deux mois. La France lance  l’opération Turquoise et dépêche trois groupements opérationnels qui prennent position dans l’Ouest du pays, avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force. »

Fin août 1994, l’armée française se retire, remplacée par la MINUAR II. Son action de soixante jours aura tout de même permis d’interrompre les massacres et de sauver des milliers de vie – tutsies mais aussi hutues, menacées à leur tour par les rapports de force changeants.  Elle aura aussi  permis à environ deux millions et demi de personnes déplacées de rester dans leurs pays, leur évitant ainsi le sort tragique des réfugiés expatriés.

Mais malgré ces faits, la France se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, pointée du doigt – le comble  – par Paul Kagame, actuel président et ancien chef de la rébellion. Un homme que de nombreux indices concordants désignent comme le commanditaire de l’attentat de 6 avril 1994 ! Que reproche-t-il à la France dont les forces, rappelons-le, n’ont pas été sur le terrain entre la fin de 1993 et juin 1994 ? Ni plus ni moins que d’avoir entraîné et armé à dessein les assassins, pendant les trois années de sa présence militaire aux côtés des forces armées rwandaises.

Or, si l’on peut débattre de la logique qui a guidé la décision de François Mitterrand d’aider le gouvernement rwandais en octobre 1990, on ne saurait nier la légalité et la légitimité de la démarche. Si l’on peut convenir que les instructeurs français ont sans doute parfois outrepassé le cadre strict de leur mission de formation et de conseil auprès des unités combattantes de l’armée rwandaise, cela ne nous autorise pas  à accuser les militaires français de complicité dans la préparation d’un génocide. Et d’ailleurs, quand on connaît la réalité de ce génocide, perpétré le plus souvent à l’arme blanche, par des gens sans aucune formation militaire, on se demande si ces assassins improvisés avaient réellement besoin d’un savoir-faire acquis à Saint-Cyr…  Il y a d’autres questions autrement plus pertinentes qu’on ne pose jamais : pourquoi la MINUAR n’a-t-elle pas reçu les renforts nécessaires qu’elle demandait au moment même où les atrocités se déroulaient ?  Pour quelles raisons a-t-il fallu attendre deux mois et demi avant de permettre à la France d’intervenir?  Les réponses sont sans doute trop évidentes.

En instrumentalisant le génocide dont il pourrait porter une certaine responsabilité, Kagame tente de légitimer son autorité, aujourd’hui ébréchée. Après s’être emparé du pouvoir en 1994, il est confronté au problème politique fondamental du Rwanda : sa démographie. Aussi longtemps que la politique du pays sera structurée par le clivage ethnique, les Hutus, largement majoritaires, détiendront le pouvoir.  Pour le tutsi Kagame, la démocratie est un piège dont la seule issue est un mélange de discours victimaire et d’alliance avec Washington. Dans ce contexte, la France est le coupable idéal. C’est peut-être cela, le prix de la démocratie.

 

*Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249762_000002.

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