Alors que Vincent Peillon a annoncé la mise en place dès la rentrée d’une charte de la laïcité dans les écoles, au Québec une charte du même nom est au cœur de tous les débats. Le Parti Québécois du premier ministre Pauline Marois, « social-démocrate et nationaliste » (ces deux termes n’étant pas incompatibles de l’autre côté de l’Atlantique) a déposé un projet de loi prévoyant l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. « Croix ostensible, voile intégral comme le niqab ou la burqa, le hijab, le turban sikh et la kippa juive seront tous interdits dans les ministères, organismes, sociétés d’État, tribunaux et corps policiers », peut-on lire dans le Journal de Montréal. Ce qui reviendrait à importer au Québec le modèle français d’une laïcité fermée. Enfin, pas complètement : le fameux crucifix qui trône dans l’enceinte de l’Assemblée nationale sera épargné, au motif qu’il « fait partie du patrimoine culturel du Québec ». Ce qui fait dire à certains que la charte serait l’instauration d’une « catho-laïcité », et d’un deux poids-deux mesures visant à stigmatiser certaines communautés.

Pourquoi la laïcité fait-elle tant débat au Québec ? Exception en Amérique du Nord où le Canada et les Etats-Unis ont tous deux adopté le modèle multiculturel du « melting-pot », le Québec, parce qu’il est un îlot français dans des terres anglo-saxonnes, cultive sa spécificité. C’est ainsi qu’à la fin des années 80, la Belle Province s’est désigné comme « société distincte » au sein du Canada : un statut qui lui permet de limiter certains droits individuels au nom de la survivance collective du peuple. Par exemple, les québécois sont « obligés » de parler français dans les entreprises de plus de 50 employés. Confrontés aux problèmes engendrés par un multiculturalisme de fait, les Québécois ont inventé un modèle intermédiaire de laïcité qui sera formulé dans  le rapport Bouchard-Taylor de 2007 sous le nom d’« accommodements raisonnables ». Il s’agit d’assouplir la norme générale pour l’adapter aux pratiques culturelles et religieuses des individus, dans la mesure où celles-ci ne portent pas atteinte aux droits et libertés fondamentales des individus.  Ainsi, des élèves sikhs ont obtenu le droit de porter le turban et le kirpan (arme symbolique) à l’école. Par contre, un parent témoin de Jéhovah n’a pas le droit d’interdire une transfusion sanguine à son enfant mourant.

Cette négociation permanente aux contours flous agace une grande partie de la population et que résume ainsi Bernard Drainville, un ministre péquiste (du Parti Québécois) : « C’est le cas par cas qui a divisé les Québécois. Il faut des règles claires !». D’ailleurs, trois québécois sur cinq appuient l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. Pour Pauline Marois, cela ne fait aucun doute : « (La future charte) va devenir, j’en suis certaine, un élément fort d’unité entre les Québécois comme c’est le cas pour la loi 101 qui nous a réunis plutôt que nous diviser».

Le rappel de la loi 101, qui avait fait du français la langue officielle du Québec, n’est pas anodin : il inscrit le projet de loi dans la continuité de la lutte pour la survie de l’identité québécoise. En l’occurrence, le gouvernement ne brandit pas l’argument de la laïcité, qui n’est qu’un prétexte (difficile à défendre à cause du fameux crucifix de l’Assemblée nationale), mais celui de « l’égalité homme-femme », principe pour l’instant ignoré par les accommodements raisonnables, et qui, selon les péquistes, devrait primer sur la liberté de religion. Cet argument (qui avait été utilisé en France au moment de la loi sur la burqa) vise évidement la communauté musulmane. Une population en augmentation de 141.8% depuis 1991, de plus en plus mal perçue par la société québécoise.

Pourtant, avec 11 minorités autochtones, une minorité anglophone, et des communautés issues de l’immigration, le Québec, qui est lui-même une minorité au Canada, ne semble pas le lieu idéal où importer le modèle français universaliste et homogénéisant d’une laïcité rigide.

Le philosophe Charles Taylor s’est d’ailleurs fermement opposé au projet, rappelant que si l’Etat devait être neutre, les individus, eux, sont libres. Ce dernier avait théorisé la position dite communautarienne qui avait le mérite de la subtilité, en mettant en place un libéralisme ouvert à la différence, arbitré par un Etat neutre mais non hostile au phénomène religieux, tout en donnant au Québec les moyens d’une survivance collective. Il s’agissait alors d’éviter le double écueil du repli identitaire et de l’homogénéisation culturelle.

Mais la subtilité est compliquée, et coûteuse, elle exige des efforts, et en renonçant aux accommodements raisonnables, le parti de Pauline Marois a préféré lancer une poutine électoraliste. Une position parfaitement résumée par un spécialiste de l’opinion : « Contrairement à l’économie, où on est souvent victime de grands courants internationaux, l’identité, c’est une question sur laquelle le gouvernement a une poignée. Et il y a clairement un appétit pour cela dans l’opinion publique.»

 

*Photo: le crucifix de l’Assemblée Nationale

 

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