L’opération militaire Serval répond à l’appel au secours d’un Etat souverain, le Mali, avec lequel la France dispose d’un accord de défense. D’un point de vue juridique, pacta sunt servanda, la France se devait donc d’intervenir. D’autant que l’enjeu est d’empêcher, coûte que coûte, l’instauration d’une base territoriale islamiste en Afrique occidentale francophone. Ceci posé, on aurait fort envie d’applaudir. Mais qu’on ne s’y trompe pas. D’abord parce que vouloir « détruire » les terroristes (le mot, c’est amusant, sort de la bouche de François Hollande) s’apparente à un vœu pieux. En tergiversant de longues semaines, la France a laissé l’opportunité aux islamistes de s’organiser et de se renforcer à la faveur d’un grand désordre politique au Mali. La confusion qui règne autour des objectifs militaires français n’arrange rien, et sans un règlement politique de la question malienne, le combat contre les islamistes connaîtra un sort analogue aux actions menées dans le bourbier afghan depuis plus de dix ans. Car si infliger des pertes aux islamistes, les contraindre à se réfugier dans les reliefs, et contrarier leurs ravitaillements est envisageable, les détruire assurément pas.

La zone est à ce point instable qu’elle pourrait accoucher d’une Somalie ou d’un Afghanistan. Le coup porté aux intérêts français serait rude, et si la décision d’intervenir paraît avoir été prise brutalement, c’est qu’ils sont aussi cruciaux que nombreux. 5 000 ressortissants français vivent en effet au Mali, auxquels s’ajoutent de nombreux otages détenus aujourd’hui au Sahel — otages que l’on a semblé avoir oublié tout ce temps. À la frontière Est, au Niger, Areva exploite des mines d’uranium, au coeur d’une zone stratégique pour le nucléaire français. Et la faiblesse des intérêts économiques de la France au Mali n’enlève rien à l’importance cruciale de la voisine Mauritanie pour Paris. Depuis 2005, Total mène quantité d’explorations dans cette région riche en gisements pétroliers non exploités. On comprend, dès lors, la nécessité pour la France de ne pas voir le Sahel se transformer en bourbier absolu .

Qu’il nous soit tout de même permis de rappeler deux ou trois choses : François Hollande, si prompt à vouloir faire régner l’ordre en Afrique, avait soutenu, alors qu’il était candidat à la primaire du PS, l’intervention militaire en Libye décidée par son prédécesseur. La France était alors officiellement partie installer la démocratie que le « peuple » réclamait si fort. Sauf qu’en appuyant une faction tribale revancharde, elle permit à la Cyrénaïque d’enfin gifler Tripoli. On installa ainsi des islamistes au pouvoir. Et de la démocratie surgit la charia. Les armes de Kadhafi tombèrent dans les pires mains qui soient. Alors, quand bien même le fanatisme ébranle depuis belle lurette le Sahel, — fanatisme d’ailleurs un temps soutenu par Kadhafi, — l’intervention libyenne n’a fait qu’aggraver les choses. Vouloir contrôler l’incendie au Mali, c’est oublier le chaos qui fait rage au sud de la Libye. Un péril fondamentaliste qui risque fort de se propager au Tchad, au Darfour, et même jusqu’au Nord-Nigéria où s’organisent les islamistes de Boko Haram. De sorte qu’un cordon islamiste ininterrompu se tisserait d’est en ouest. Au reste, quand on songe au démantèlement de bases militaires françaises en Côte d’Ivoire ou à Dakar décidé par Nicolas Sarkozy et que François Hollande, jadis horripilé par la Françafrique, n’a évidemment pas renié, on dirait bien que c’est une série de mauvaises décisions, validées par les deux partis de gouvernement, que la diplomatie française s’emploie aujourd’hui à rattraper.

Voilà où semble en vérité résider l’incohérence. Comme l’expliquait Gil Mihaely, si Bamako veut éviter l’implosion, elle devra se résoudre au compromis, n’ayant plus d’autre choix que de s’appuyer sur les Touaregs farouchement sécessionnistes. Et parmi eux, il importera de reconnaître les éléments susceptibles de se soulever contre l’islamisme. Vaste programme que celui de François Hollande, désormais porté par son statut de chef de guerre…

*Photo : Magharebia.

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