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Edouard Limonov, en cette fin d’année 2011, est partout. Un livre sympathique d’Emmanuel Carrère lui a offert le prix Renaudot par procuration. Chaque journal français publie une interview, forcément exclusive, de lui. Il vient même d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle russe.
Depuis Moscou, Limonov nous envoie également une carte postale, imprimée sur le bandeau de couverture du nouveau roman de Thierry Marignac : « Je connais Thierry Marignac depuis trente et un ans. C’est un type vraiment noir : sévère et terrible, sans tendresse. Vagabond incorrigible, voici un nouvel épisode de son parcours sur terre. Il faut le lire. »
Limonov a raison : il faut lire Marignac, en commençant par Milieu hostile, ultime station – ténébreuse et rouge sang – de son “cycle russe”.

Un orfèvre des bas-fonds

Dès les premières lignes, sous le soleil d’été de la République d’Ukraine, on retrouve l’Est comme berceau et décombres d’une civilisation mal en point. De ce point de mélancolie de sa géographie intime, Marignac fit la mèche à combustion de Cargaison, publié en 1992 par Jean-Paul Bertrand. Il propagea l’incendie dans Milana – nom d’une héroïne froide en caraco et pantalon de treillis -, Fuyards et le crépusculaire A quai. Dans Milieu hostile, on retrouve surtout Dessaignes, le héros cabossé de Renegade boxing club[1. Série noire parue en 2009] : « ex-facilitateur ONG en Russie, ex-traducteur juridique aux Etats-Unis, un intérimaire cosmopolite, demi-solde d’une caste inférieure d’employés internationaux – roulant au gré des chocs de l’existence comme une boule de billard jouée à plusieurs bandes, sur la planète. »

A Kiev et à Vilnius en passant par Paris, Dessaignes explore les bas-fonds des villes et les hautes sphères de l’économie. Il connaît les deux : les trafics servent de passerelle et de gagne-misère, grande ou petite. Manière de « Bad lieutenant », il est au coeur de la grande machine à broyer des êtres en état de décomposition avancée et tente de sauver sa peau. Sous son œil fatigué, la beauté de « l’âme russe » prend des coups et se relève sonnée. L’alcool coule à flots, castagne les cerveaux. L’orange des révolutions pourrit. Les communistes reprennent en main leurs affaires. Des hordes de motards, « Les loups de la nuit », paradent en l’honneur de Poutine. Des rejetons de la vieille aristocratie française croisent des gangs albanais et des Africains. Les infirmières ne pansent pas que des plaies et les amis sont troubles. On s’accroche à des sacs de billets. Tout ça risque de mal finir.

La guerre lasse d’un styliste

Limonov a encore raison : Marignac est sévère et terrible, sans tendresse. Dans ses textes, il cite Céline, de Roux, Mishima, Rigaud et Norman Mailer – auquel il a consacré un essai. Les poètes russes aussi : Natalia Medvedeva et Sergueï Tchoudakov. Par ailleurs boxeur et traducteur, Marignac est un romancier écorché, la plaque sensible d’une époque qu’il recrache avec furie. Ca ne date pas d’aujourd’hui. En 1988, son premier roman, Fasciste, fit l’effet d’un uppercut de Tyson au menton d’une France estampillée « Touche pas à mon pote ». L’histoire d’un jeune homme qui se jette dans le chaudron du nationalisme politique le plus dur et se consume pour « Irène, jeune, mince, poignante, blonde surtout, blonde comme il est noble d’être blonde ». Fasciste est un roman qu’il serait urgent de rééditer. En attendant, black-listé par un quarteron de bien-pensants, Marignac continue à mettre sa peau sur la table, dans ce milieu hostile dont il s’extrait par la froideur étincelante de son style.

Thierry Marignac, Milieu hostile, Baleine, 2011

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