S’il est trop tôt pour spéculer sur la logique géostratégique à l’œuvre derrière l’attentat de cet après-midi à Jérusalem, il y a de moins en moins de doutes sur celle qui anime le Hamas : il s’agit de faire l’union sacrée du monde arabe contre Israël. On connaît le scénario, huilé comme un billard à deux bandes. En 1991, Saddam Hussein lançait des Scuds sur Israël mais la véritable cible de ses missiles était l’alliance formée par Bush père pour le bouter hors du Koweït. À l’époque, des troupes syriennes et égyptiennes sous mandat onusien se battaient aux côtés des Britanniques et des Américains et le président irakien voulait faire croire aux opinions publiques arabes que Damas et le Caire font le sale boulot des sionistes.

Aujourd’hui, il s’agit entre autres de détourner l’attention, pendant que les Occidentaux jouent contre la montre en Libye et que les Syriens font le sale boulot chez eux où la répression a déjà fait une dizaine de morts. Ce sont les Palestiniens les plus radicaux – Hamas en tête – qui attaquent Israël avec le même but stratégique : présenter l’Etat hébreu comme le cœur des tous les problèmes et faire voler en éclats la coalition qui se bat actuellement en Libye. Quant à la tactique, elle vise à provoquer une réaction en chaîne : provocation, riposte de Tsahal (avec l’espoir d’une bavure sanglante), images choc en boucle sur les écrans, indignation en Occident et colère dans le monde arabe, écroulement de la coalition. Cela n’a pas marché en Irak mais la fragilité de l’alliance qui opère en Libye et les buts plutôt mouvants de cette intervention pourraient laisser croire aux stratèges du Hamas et autres partisans palestiniens de la lutte armée que le coup mérite d’être tenté.

Pour les islamistes de Gaza sont vitaux : si la Syrie tombe, le Hamas perdra son principal soutien dans la région et ses dirigeants devront déménager en urgence.

Fidèle à la stratégie de son père, Bachar el-Assad a un seul crédo: je nuis, donc je suis. Empêcher toute avancée et mettre des bâtons dans toutes les roues pour vendre ensuite chèrement sa « bonne volonté » – c’est-à-dire la mise en veilleuse provisoire de sa mauvaise volonté -, voilà l’essentiel de la politique syrienne depuis quarante ans. Concrètement, cela signifie étouffer le Liban, encourager le Hezbollah à se maintenir en tant que force armée, mener un jeu trouble en Irak et sponsoriser les mouvements palestiniens les plus intransigeants.

Le président syrien ne cache pas son jeu, il en est même très fier. Dans une interview accordée au Wall Street Journal quand il se croyait à l’abri de mouvements comparables à ceux qui emportaient Ben Ali et Moubarak, il a revendiqué cette politique centrée sur l’hostilité à « l’entité sioniste » conforme, selon lui, aux croyances profondes du peuple. Autrement dit, sa ligne politique repose sur la conviction que, pour les Arabes, la haine d’Israël est plus importante que l’aspiration à une vie meilleure et aux libertés civiles. C’est-à-dire exactement le contraire de ce que pensent les Occidentaux.
Dans cette perspective, la Syrie est devenue la pièce-maîtresse du dispositif iranien au Moyen-Orient et – comme l’ont prouvé récemment une belle capture de la marine israélienne et les soupçons croissants des douaniers turcs sur certains vols Téhéran-Damas – une plaque tournante dans le trafic d’armes vers le Liban et le Gaza.

Avec Assad, c’est tout l’édifice stratégique du Hamas et consorts qui pourrait trembler comme une tour de Tokyo pendant un séisme. Un changement d’enseigne en Syrie pourrait engendrer un Liban indépendant et une Autorité palestinienne libérée de la surenchère idéologique islamiste. C’est aussi l’Iran qui pourrait perdre pied en Méditerranée quelques semaines seulement après les y avoir trempés pour la première fois – lorsque les navires de guerre de la République islamique ont franchi le Canal de Suez.

Pour Téhéran et Gaza, ce scénario est un cauchemar stratégique. Il est donc urgent de provoquer Israël en espérant que la riposte sera suffisamment musclée pour donner la victoire cathodique à ces pauvres islamistes innocents victimes de la barbarie sioniste. Peu importent quelques morts, y compris dans leur propre camp : il faut à tout prix sauver le soldat Bachar el-Assad ! Quant à la liberté, Palestiniens et Iraniens la défendent avec enthousiasme en Egypte où ils ont des comptes à régler et des bénéfices stratégiques à empocher.
Quand il s’agit de leurs intérêts vitaux, c’est une autre affaire. Voilà donc Gaza et Téhéran confrontées au même dilemme que les Occidentaux, face aux révoltes du Yémen et de Bahreïn. Curieusement, j’ai comme le sentiment que les premiers ont beaucoup moins d’états d’âme que les seconds. Mais cela doit être de la mauvaise foi sioniste.

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