Aujourd’hui, l’ambiance promet d’être chaude à l’Assemblée nationale. Non pas que le prix du verre de Margaux ait franchi le cap intolérable des 9 € à la buvette parlementaire, mais on débat dans l’hémicycle du projet de loi Hadopi : entendez par-là que le gouvernement veut mettre un terme aux téléchargements illégaux sur Internet.

Ne jouons pas les mauvais esprits en posant des questions imbéciles, du genre : pourquoi perd-on son temps à légiférer sur un acte déjà considéré comme illégal ? Imagine-t-on qu’un jour un ministre de l’Intérieur frapadingue se prenne à réunir la représentation nationale pour rendre illégaux les actes illégaux ? Evidemment que non. Si c’est illégal, il faut réprimer. Et l’on en vient à se demander pourquoi l’on ne se contente pas d’envoyer la maréchaussée… Parce que, béotiens que vous êtes, les choses ne sont pas si simples.

Elles ne le sont pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les partisans du projet de loi Hadopi comme ses adversaires vous le diront : d’un côté il y a les méchants, de l’autre les gentils. Les méchants ce sont les infâmes internautes qui volent un bœuf comme ils voleraient un œuf, en privant nos grands auteurs de leurs faramineux droits ; ce sont aussi nos exécrables gouvernants qui, paravents honteux du grand capital, veulent attenter aux droits fondamentaux de tout internaute qui se respecte et sait que les bits sont les inflexibles auxiliaires de sa liberté individuelle.

En clair, chacun fait comme si en France une Haute autorité (fût-elle accompagnée d’une instance comme la future Commission de protection des droits) avait jamais réglé aucun problème. Et il est fort à parier que rien ne change et que tout demeure pareil à soi-même en toute éternité. On aura beau s’ingénier à critiquer les tenants et les aboutissants du projet de loi, à légitimement remettre en cause l’idée de « sanctions graduées » : soit un délit est constitué, soit il ne l’est pas. S’il l’est, c’est à un magistrat qu’il appartient de statuer… Bref, le législateur est gêné aux entournures.

Et on le serait à moins que ça. S’il vous arrive un jour d’entrer dans une médiathèque, d’y emprunter un cd, de rentrer chez vous, de le copier sur votre ordinateur, puis de restituer le cd original, rien ne vous arrivera. Cela s’appelle la copie privée, elle est prévue par le Code de propriété intellectuelle et, depuis 1985, une taxe est même prélevée sur tous les supports d’enregistrement (cette taxe a été étendue il y a deux ans aux nouveaux supports : clés usb, disques durs, etc.). En quoi donc, une médiathèque différerait-elle d’Internet ? Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas très moral, mais ça n’est pas illégal. Certes, dans une médiathèque, il est assez périlleux de trouver le dernier Britney Spears ou le dernier Tokio Hotel. Ne rentrons pas dans ces questions-là qui nous obligeraient à dénoncer à la seule Hautoto qui vaille – la Halde – ces disquaires discriminants qui, on ne sait comment, vous placent les Suites pour violoncelle de Bach au-dessus de Suzette, de Dany Brillant.

Et pourtant, c’est peut-être dans cette question de la hiérarchie culturelle – relisons Dans le Château de Barbe-Bleue de George Steiner – que pourrait bien se situer le nœud du problème. Si tout se vaut, si le anything means anything prédomine, non seulement rien ne nous permet de remettre Didier Barbelivien à sa place, mais rien non plus ne nous autorise à juger que l’achat d’un disque à la Fnac ou chez Virgin est meilleur que son téléchargement sur Emule ou Soulseek.

Un mot d’explication est peut-être ici nécessaire. Dans les années 1880, lorsque le téléphone fit sa première apparition à Paris, les directeurs de théâtre sautèrent sur l’occasion : là où leur salle ne leur permettait chaque soir que d’accueillir deux ou trois cents personnes, ils virent l’aubaine d’un moyen de communication qui leur offrait l’opportunité de diffuser à domicile, via un abonnement payant, pièces et récitals. Les premiers à s’abonner furent les bordels de la capitale, et l’édification morale et artistique des prostituées parisiennes reposa toute entière sur l’interurbain. Lorsqu’Internet apparut, nos multi-diplômés et omniscients patrons de majors n’eurent même pas le sens pratique de sauter sur l’occasion. Ils ne virent rien venir et tout se fit sans eux. On échangea sur Internet de la musique, comme on le faisait autrefois quand les cassettes audio nous permettaient de copier pour soi le vinyle prêté par un copain et qu’aucune Haute autorité ne veillait alors au grain.

Il faut dire qu’à l’époque les dirigeants des grands labels étaient occupés à tout autre chose : ils venaient à peine de découvrir le compact disc et comptaient en loucedé leurs biffetons. Car ce fut bien là, pour eux, comme un miracle et la promesse de rentabilité supplémentaire. Cela revient, en effet, beaucoup plus cher de presser un vinyle qu’un cd. C’est une question de fabrication, c’est également une question de mastering : lorsqu’au temps du vinyle on était obligé de traduire de l’analogique en signaux – une opération sensible, longue et délicate –, l’apparition du cd a grandement simplifié la tâche et réduit les coûts. La marge ainsi dégagée est-elle allée aux créateurs ? Continue à rêver, mon neveu, et fais auteur et interprète quand tu seras grand. Rien, nichts, nada. Non seulement, les auteurs et interprètes n’ont pas gagné un kopeck supplémentaire avec l’apparition du cd, mais, de plus, les facilités de production les ont obligés à produire en bons petits stakhanovistes des albums à un rythme qui n’était pas le leur et, surtout, à sacrifier la qualité d’écoute de leurs œuvres, désormais reproduites sur un support pas folichon.

Et pourtant, que valent Rodolphe Burger, Alain Bashung ou Jean-Louis Murat quand la musique qu’ils veulent faire entendre, toute en nuances, devient inaudible en ses subtilités et que les heures passées en studio à travailler et retravailler tel sample, telle partie, tel arrangement ne vaut plus tripette face à ce qu’on nous promet être de la haute-fidélité ? Mais fidélité à quoi ? Aux oreilles ? On ne trouve plus de musique à la Fnac, n’en déplaise à Denis Olivennes, mais des biens culturels de consommation. Remets tes boules Quiès, vieux, et vis avec ton temps.

La voilà, notre crise du disque. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, représentant les producteurs, le marché du disque a chuté de 50 % depuis 2002 : la faute au piratage, bien sûr. Or, c’est un peu vite fait de mettre sur le dos d’internautes irresponsables cette dégringolade, quand les grandes maisons mènent depuis plus d’une décennie des politiques éditoriales et commerciales insensées : trop de titres, trop de formatage Starc ac, trop de marketing, des prix incompréhensibles par le public, des marges contraires à toute pratique industrielle viable, sans parler de l’opposition quasi-dogmatique de la profession à la dématérialisation des morceaux : c’est elle et personne d’autre qui a contribué à limiter l’offre payante, c’est-à-dire à favoriser le téléchargement illégal… Quand une industrie s’évertue ainsi par tous les moyens à détruire la valeur de ce qu’elle produit et à ne pas vouloir commercialiser l’entièreté de ses catalogues, c’est-à-dire de son fonds, elle finit par y arriver. Lorsque l’industrie phonographique réinvestira dans ce qui fait le succès de toute industrie culturelle digne de ce nom, c’est-à-dire la qualité de ses productions, de ses supports et de son fonds, elle sortira de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enfermée.

Or, ces dernières années, la qualité s’est encore dégradée : le mp3 a été, en quelque sorte, la marque absolue et définitive du « pire to pire ». Ce que l’on s’échange sur Internet, ce que l’on écoute, ce qui sature nos oreilles, ce n’est pas de la musique, mais du bruit musical. Jamais au monde on n’a entendu autant de « musique », jamais on ne l’a moins écoutée. L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais prenons l’incipit de L’Aurélien d’Aragon et considérons que cette phrase tient lieu du morceau gravé sur vinyle : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Je vous compresse cela en mp3 128 kbits et la phrase devient comme par magie : lapremierefoikorelienviberenicilatrouvafranchemanlaid. Audible, n’est-ce pas ? En 96 kbits, cela devient : lprmrfkrlvbrncltrvafrchmnld. Passons au 64 kbits : lrfkvbltfl. Chapeau, l’art avance, quand la technique nous promet d’ôter l’inutile de chaque morceau. Sa qualité aussi. Chemin faisant, la coprophonie est devenue un art libéral et nous voici revenus à Diderot, celui du Neveu de Rameau qui proclamait que tous les plats se valent puisqu’ils sont indifféremment chiés – première définition authentique du nihilisme aux yeux de Peter Sloterdijk.

La question donc aujourd’hui, pour qui aime la musique, n’est pas tant de savoir s’il faut interdire ou non le téléchargement illégal de mp3. Eternels cocus de l’histoire, les auteurs n’ont jamais profité des excédents financiers de leur maison de disque, ils ne souffrent pas moins aujourd’hui de leur impéritie et ne bénéficieront aucunement de la reprise du marché du disque que certains voient advenir avec l’interdiction du téléchargement illégal. La vraie question est de savoir quand il sera interdit de compresser des œuvres au point qu’elles devraient donner à toute personne normale l’envie irrésistible d’envahir la Pologne et ses alentours.

Loi Hadopi, donc ? Hors sujet. Pour les artistes et ceux qui les aiment.

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