À la suite de notre article sur le parcours psychique des djihadistes, plusieurs internautes nous ont interrogé sur les processus à même : soit de prévenir l’engagement djihadiste ou, à la lumière des drames de Dijon et de Nantes, d’éviter des phénomènes apparemment inexplicables de « mimétisme » –identification conviendrait mieux –, soit de mener à bien une « déradicalisation » des terroristes à leur retour en France.

La prévention, tout comme la « déradicalisation », ne nous semble pas hors d’atteinte. Encore convient-il de ne pas se leurrer sur la finalité recherchée et sur la manière d’y parvenir. Ce n’est certainement pas le « moi raisonnable ». Nous l’avons souligné dans un récent entretien sur France 24 : pour les auteurs de ces actes, sujets devenus objets des constructions fantasmatiques et sacrificielles d’autrui, l’accomplissement et le modus operandi des tragédies de Dijon et de Nantes visent à suturer leur béance pulsionnelle. C’est-à-dire contenir la déliaison chaotique,  l’envahissement et le débordement de leurs forces psychiques en recourant à la puissance stimulante, structurante et attractive de l’appel djihadiste. Et en s’appropriant le rituel sans embrasser la religiosité du dogme. À Dijon, l’auteur présumé du forfait aurait précisé aux enquêteurs : « Pour me donner du courage, j’ai crié « Allahou Akbar » pour annihiler tout esprit critique ». À Nantes, le taux élevé d’alcoolémie du chauffard révèle un moyen plus qu’une fin. Vaincre la mort et mourir pour vivre : manifestation d’un éclatement, soit au niveau social, soit au niveau de l’organisme individuel, caractéristique de cette pulsion sexuelle de mort, « quête sans fin et qui ne connaît pas l’apaisement »[1. Jean Laplanche, Sexual, La sexualité élargie au sens freudien 2000-2006, PUF, Coll. « Quadrige Grands textes », 2007.]. Avec ses paradoxes subséquents : après son acte, le personnage à Nantes s’est lardé de coups de couteau, signalant l’interférence inconsciente de la culpabilité. Après avoir impulsivement détruit pour se punir, l’autodestruction suicidaire signe en retour la tentative de contrôler cette relation à la mort présente dans son « double ».

Il faut, à cet égard, tenir la radicalisation ou l’engagement djihadiste pour un symptôme : ne pas se laisser abuser ou tromper par ce dernier sans toutefois ignorer le contenu du message et le destinataire visé. D’où nos doutes sur les tentatives de « déradicalisation » fondées sur une approche purement cognitive, c’est à dire rationnelle et frontale, qui s’efforcent de toucher par la volition et dans leur réel, le « moi » des intéressés. Et ce, pour les convaincre de la morbidité de s’engager dans le djihad. Comment expliquer alors que les capacités d’entendement et de raison prêtées à ce « moi » n’aient justement pas été en mesure de bloquer préventivement l’individu dans sa démarche mortifère? La clinique l’illustre au quotidien: il ne sert à rien de dire à une anorexique qu’elle est dangereusement trop maigre tandis qu’elle est « authentiquement » persuadée qu’elle est trop grosse tout comme il est illusoire de tenir au drogué un discours bienveillant sur les méfaits pour sa santé des substances psychoactives alors qu’il en ressent cruellement le manque ou bien encore, de tenter de démontrer au phobique de l’avion le fait que ce moyen de transport, statistiques à l’appui, reste très sûr et rend son angoisse sans fondement. Il faut passer derrière le symptôme, remonter aux mécanismes psychiques infantiles dont les défaillances ont pu susciter haine, culpabilité, besoin de punition ou d’expiation : tout ce qui a trait au pulsionnel primaire et conduisant à rechercher une « plate-forme » à même de donner à ces ratages, un semblant de consistance, sinon de limite. Après lecture du papier sur Causeur, un étudiant de l’université de Nice nous demandait : « pourquoi n’avez-vous pas insisté sur les mécanismes de manipulation par les groupes djihadistes? ». Notre réponse le surprit : « pensez-vous que la manipulation dont vous parlez eût été possible sans que l’être humain ait déjà été subverti par son propre inconscient rendant le terrain propice à cette seconde phase? ».

N’importe quel gouvernement, par souci d’apaisement social et d’entente confessionnelle, rejettera officiellement l’amalgame entre ces affaires tout comme la justice, fondée sur le droit, dissociera terrorisme et déséquilibre mental : un déni des évidences psychiques – le déséquilibre est au cœur du pulsionnel – qui rapprochent plus ces dossiers qu’elles ne les distinguent. Et qui prive le criminel en quête de sens identitaire, de l’obtention inconsciente d’une responsabilité pénale – la sanction garantit la liberté de transgresser – et d’une reconnaissance judiciaire au « profit » d’un internement psychiatrique anonyme. D’où aussi, peut-être, la raison pour laquelle certaines expériences de « déradicalisation » entreprises à l’étranger, ont pu échouer[2. Le pragmatisme britannique conduit le Royaume-Uni à maintenir en dehors du territoire national les djihadistes de retour : aveu d’une incapacité à les traiter ?] : comment prétendre « réadapter » le patient à son environnement alors que celui-ci conditionne, entremêlé aux dimensions psychologiques où cette adaptation même le livre à la souffrance, son refus de vivre dans la société en question ?

De surcroît, la mise en œuvre technique d’une « prise en charge » des djihadistes de retour en France abonde en complexité: comment la réaliser sur des personnes sans doute placées en détention et pour lesquelles toute approche « thérapeutique » sera de facto assimilée à celle d’une société et de ses représentants, et dont l’amour comme la haine à leur égard ont psychiquement nourri leur « conversion »? Comment en outre faire accepter la durée du traitement sous l’empire d’une pression politique et médiatique exigeant des résultats spectaculaires, voire palpables à l’écran : osera-t-on exhiber un « repenti » devant les caméras? Reste la question des familles de djihadistes : à lire la presse, certaines d’entre elles auraient collaboré avec les autorités. Cette coopération justifiera-t-elle l’accroche familiale dans l’exercice destiné à réintégrer les « résilients » ? Nous rencontrons trop souvent l’ambivalence des parents sur le traitement de leur progéniture et leur crainte de laisser apparaître leur propre turpitude, pour ne pas exprimer nos hésitations en la matière : le crime de la pulsion s’origine aussi dans l’autre.

*Photo : Enrico.

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