L’article de Vivien Hoch sur la réintroduction de la morale à l’école a quelque chose de réellement ébouriffant. Voici Vincent Peillon, sous sa plume, transformé en sinistre endoctrineur pratiquement bolchévique. A moins que ce ne soit en pétainiste, comme le pense Luc Chatel qui doit être de gauche sans le savoir puisque de tels amalgames sont, paraît-il, réservé à la gauche morale.

Mais lisons monsieur Hoch et regardons ce qui provoque en lui une telle panique à l’idée que le nouveau ministre de l’éducation ne fasse finalement que mettre en pratique ce qui avait été décidé … par son prédécesseur ! Luc Chatel lui-même déclarait en effet en août 2011 au Parisien : « Oui, je fais revenir la morale à l’école. La circulaire qui paraît ce jeudi est destinée à toutes les classes du primaire. Pas forcément tous les matins, mais le plus régulièrement possible, le maître va maintenant consacrer quelques minutes à un petit débat philosophique, à un échange sur la morale. Le vrai/le faux, le respect des règles, le courage, la franchise, le droit à l’intimité… Ne fixons pas de carcans ».
Vivien Hoch voit un terrible danger, je le cite, à ce que l’école se mette à « proposer des systèmes éthiques laïcs, républicains et universalistes. » Pour lui, « il s’agit de poursuivre l’entreprise des philosophes des Lumières, Rousseau en tête ». Bon, comment le dire sans être désobligeant ? En fait, nous avons là la définition exacte des valeurs sur lesquelles la République s’est construite depuis la Révolution Française avant de s’installer définitivement dans les années 1880. Si l’on excepte la parenthèse vichyste, ces valeurs ont fait consensus entre la gauche et la droite, toute la droite et toute la gauche, en tout cas celles se situant sur l’arc républicain, FN new-look compris. Vivien Hoch a tout à fait le droit de ne pas se situer dans cet arc républicain mais il serait plus sain qu’il le dise. En effet, à part quelques catholiques intégristes ou, à l’inverse, des néopaïens du Bloc Identitaire, je ne vois pas vraiment qui s’oppose en France à « l’entreprise de la philosophie des Lumières. » On a le droit de le déplorer, encore une fois, mais comme Vincent Peillon est un ministre républicain de la République et qu’il nous parle de l’école de la République, je ne vois pas ce qu’on peut lui reprocher, tout comme à son prédécesseur qui, encore une fois, disait la même chose. Ils font juste, si je puis dire, leur job. On pourrait même les en remercier puisqu’ils en finissent avec un certain relativisme soixante-huitard qui a su transformer les slogans de Mai en meilleurs axes de combat du libéralisme, l’extraordinaire « Il est interdit d’interdire » étant manifestement devenu la nouvelle maxime des marchés et de la concurrence libre et non faussée.

Citant évidemment Chesterton et cette phrase rebattue sur les valeurs chrétiennes devenues folles, Vivien Hoch dévoile un peu plus clairement son jeu. Il affirme ni plus ni moins l’impossibilité de fonder une morale laïque, c’est-à-dire une morale pour des athées ou des agnostiques qui pensent être en mesure d’aimer leur prochain, de respecter la vie et de partager avec l’autre sans y être obligés par quelque transcendance que ce soit, sinon une conscience de sa dignité d’homme.
Pour faire vite, monsieur Hoch se retrouve légèrement plus réactionnaire que Joseph de Maistre et croit comme un personnage dostoïevskien que si Dieu n’existe pas, tout est permis. On se permettra de le renvoyer par exemple (mais il y en aurait tant d’autres…) à Albert Camus qui a posé les fondements philosophiques d’un humanisme athée et d’une morale universaliste, ce qui l’a amené à condamner sans concessions tous les totalitarismes. Ces totalitarismes qui font tellement peur à Monsieur Hoch qu’il les voit même cachés dans la poche intérieure du complet veston de Vincent Peillon. Et puis, comme on en est aux motifs de fâcherie, on rappellera que c’est plutôt l’école laïque et sa morale si exigeante qui a mis fin au totalitarisme de l’enseignement, qui était le monopole sans partage de l’Église catholique. Même le chrétien d’exception qu’était Péguy a rendu un hommage bouleversant à ces instituteurs, ces « hussards noirs » qui iraient se faire tuer en héros quelques années plus tard au Chemin des Dames.

De manière plus amusante encore, attaquant sur un autre terrain, Vivien Hoch fait grief à Vincent Peillon de vouloir mettre en garde les élèves contre « les valeurs de l’argent, de l’égoïsme et de la concurrence. » Il voit là une critique à peine déguisée du capitalisme, ce qui signifie pour lui que le capitalisme se résume donc à l’argent, à l’égoïsme et à la concurrence.
Dont acte, pour une fois que ce n’est pas moi qui le dis ! Mais enfin, je crois hélas que le culte de l’argent dans notre société n’est pas l’apanage du capitaliste mais aussi du footballeur mercenaire qui ne chante plus La Marseillaise en équipe nationale et qui aurait bien eu besoin de leçons de morale.
Nous tenons enfin à rassurer monsieur Hoch. Vincent Peillon n’est pas anticapitaliste et il n’a aucun intérêt à former de futurs électeurs du Front de gauche.
Il veut sans doute tout simplement éviter qu’une sous-morale des quartiers avec économie souterraine parfaitement dérégulée ne vienne un peu plus miner les cités et provoquer de nouvelles émeutes urbaines. Ce en quoi il a raison : si les leçons de morale peuvent éviter les charges de CRS, à Amiens ou ailleurs, vive la morale ! Quand bien même il ne faudrait pas que cette morale devienne une école de la soumission, comme l’était celle des curés bourgeois que détestait Léon Bloy.

*Photo : uMontreal.ca

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