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La note de bas de page qui “accuse” la philosophe Carole Talon-Hugon

Respect, empathie et guillotine

La note de bas de page qui “accuse” la philosophe Carole Talon-Hugon
Carole Talon-Hugon.

 


Invitée à donner une conférence sur l’excès de morale dans l’art, la philosophe Carole Talon-Hugon a été, sur signalement d’un collègue universitaire, la cible d’un appel au boycott pour une note de bas de page prétendument homophobe.


Été 2018. Le festival d’Avignon se termine. Carole Talon-Hugon en ressort accablée par le moralisme pesant dans lequel baigne la programmation. Elle décide d’en faire un livre. L’Art sous contrôle (PUF) est vite écrit. Philosophe spécialiste d’esthétique, professeur à l’université Nice Sophia Antipolis, elle relève depuis des années les manifestations de plus en plus vives d’une censure à multiple détente. L’art pour l’art est mort. Il doit édifier, et non choquer, ce qui n’est pas simple, car il n’y a plus de pudibonderie, seulement des sensibilités. L’homme et l’artiste ne font plus qu’un, l’artiste et son œuvre se confondent. Un geste déplacé de Woody Allen rend impossible une rétrospective de ses films. Théâtre, peinture et littérature doivent s’engager. Les secteurs qui recrutent sont dans le journal : minorités sexuelles ou ethniques, migrants, environnement. « J’avais un peu peur que le festival d’Avignon 2019 rende mon livre caduc, j’avais tort », sourit Carole Talon-Hugon. « Retour d’Avignon, la morale à zéro », titre Libération le 25 juillet. La journaliste du quotidien, Ève Beauvallet, déplore « l’humanisme bêlant » qui imbibe le festival et ironise sur « le rappel aux ordres humanistes » à destination de « ce public de fascistes qui compose, comme chacun sait, les salles du Festival d’Avignon in ». Bref, comme des milliers d’amateurs, elle se retrouve dans les critiques mesurées et argumentées de Carole Talon-Hugon envers les dérives moralisatrices du théâtre contemporain (Ève Beauvallet va d’ailleurs interviewer longuement l’auteur, le 25 juillet 2019).

Le 30 janvier 2020, la philosophe est invitée à la villa Arson, célèbre école d’art rattachée à l’université de Nice. Avant sa conférence, Thomas Golsenne, un ex-enseignant de l’établissement, aujourd’hui en poste à Lille, diffuse le commentaire suivant à destination des étudiants : « La honte… si vous lisez en détail ce livre plein de préjugés notamment homophobes, vous pourrez lire dans la note de la dernière page que l’acronyme LGBTQI s’est enrichi d’un + qui pourrait inclure les zoophiles et les pédophiles… j’espère que des personnes attentives lui feront remarquer le scandale de cette suggestion pendant sa conférence. » Certains étudiants réagissent au quart de tour. Des affiches appellent au boycott, une étudiante accuse Carole Talon-Hugon de faire l’apologie du viol, criant « pédophile ! » quand elle cite le nom de Gauguin. Contacté par Causeur, Thomas Golsenne se défend d’avoir appelé au boycott et campe sur sa position. Le livre est homophobe. Il cite l’objet du délit in extenso : « L’acronyme LGBT (lesbian, gay, bisexuel, transgenre) s’est récemment allongé en LGBTQIA+ (Q pour queer, I pour intersexes, A pour asexuel). Mais le “+” laisse ouverte la possibilité que d’autres préférences en matière sexuelle (fétichisme ? zoophilie ? pédophilie ?) revendiquent leur égale légitimité. » Selon Thomas Golsenne, cette note « scandaleuse » assimile « des préférences sexuelles légales et d’autres illégales ». Il rappelle qu’un conseiller municipal FN, Louis Noguès, a été condamné en diffamation (jusqu’à la cassation, en novembre 2017), pour avoir osé une telle assimilation.

Voilà un bel exemple d’extrait tiré de son contexte. La note renvoie à un passage où Carole Talon-Hugon détaille la fragmentation potentiellement infinie des revendications catégorielles, qui conduit à l’entre-soi et à l’enfermement, en insistant au contraire sur le fait que toutes les sensibilités (et la zoophilie en est une) ne peuvent revendiquer leur légitimité ! Dans la longue réponse qu’il nous a faite par mail, Thomas Golsenne écrit, à propos du racisme et du sexisme dans les écoles d’art : « J’ai également le souvenir d’un étudiant qui avait écrit un mémoire dans lequel les réflexions antisémites abondaient. Ce n’était pas un étudiant musulman (il n’y en a quasiment pas dans les écoles d’art). » Tirée de leur contexte, ces deux phrases accolées suggèrent que Thomas Golsenne croit les étudiants musulmans plus prompts à l’antisémitisme que la moyenne. « En fait, ce qui va peut-être calmer le jeu, c’est la peur de la charrette thermidorienne », conclut Carole Talon-Hugon, en référence au départ à la guillotine des révolutionnaires qui avaient lancé tant de condamnations. Certes, mais si une note de bas de page vaut acte d’accusation, comment arrêter la machine ?

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Mars 2020 - Causeur #77

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste

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