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Un jour, nous irons tous à Tigreville

Un jour, nous irons tous à Tigreville
Paul Frankeur, Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin dans "Un Singe en hiver", film d'Henri Verneuil (1962) © SIPA Numéro de reportage : 01036921_000076

À la recherche d’une côte pluvieuse pour poser nos lourds bagages  


Nous sommes saouls d’une actualité déprimante. Et nous titubons dans la ville. Une campagne atone se met en marche. Avec l’inertie des machins qui ne servent à rien. Avec le bruit suffocant des promesses non tenues. Avec aussi, la distance qui sied aux vieux peuples fatigués par toutes ces espagnolades. Nous avons connu tant de révolutions et de circonvolutions que nous sommes immunisés contre les mots. Les éoliennes menacent mon Berry des châteaux forts. Et des candidats nombreux et peu inspirés, squatteurs revenant tous les cinq ans comme des démarcheurs trop collants, habiteront mon poste de télévision jusqu’au printemps. Le doute n’atteint pas ces gens-là. Comme si leurs échecs successifs les galvanisaient. Comme s’ils avaient peur du silence de l’anonymat. Comme ces enfants qui font semblant de jouer au gendarme et au voleur, à la récré. 

Notre charité nous perdra

Alors, bons princes, nous leur offrons l’hospitalité à échéance régulière, plus par dépit que par adhésion. Notre charité nous perdra de leur ouvrir les portes de nos intérieurs. Leur indécence à nous déranger a presque quelque chose de touchant et de désarmant. Ils insistent, malades d’eux-mêmes et du système qui a horreur du vide, jamais mal à l’aise d’abuser de notre bonté. Dans ce partage des rôles, ils feignent de nous gouverner et nous, de croire en leur pouvoir magique. Nous les observons entre frissons et sourire, entre agacement et abandons. Ils parleront longtemps durant des semaines, nous les écouterons distraitement, par politesse, parce qu’être Français, c’est se soumettre par désintérêt de la chose publique. Laissons l’espoir fugace aux Nations nouvelles qui veulent réenchanter l’existence et reconstruire sur les décombres. Nous sommes las de ce cirque ambulant. La France n’est pas une jouvencelle. Jean-Paul est mort, il y a sept jours maintenant. La chambre de Blondin au Grand Hôtel de Mayenne est vide. Où sont passés ses cahiers grands carreaux à l’écriture appliquée ? Comment autant d’amertume pouvait suinter d’une calligraphie enfantine ? La Pichonnière ne verra plus la casquette de Gabin, à la traite du matin. Noël Roquevert a fermé sa boutique de farces et attrapes. 

Fillettes recluses

Les fillettes recluses dans les pensionnats ne portent plus de laines du Queensland, leur sommeil est moins doux. Seule l’Arménie de Verneuil saigne encore. Cette année, les pétards du feu d’artifice sont mouillés. La fête de la rentrée est terminée. Le décor de notre enfance tombe, les dialogues sonnent creux, la mise en scène a des ratés et les caractères semblent déjà épuisés avant de démarrer cette cueillette quinquennale. Désengagés, nous aspirons à la tranquillité et au respect, à nous retrouver dans les entrailles de notre pays, à toréer avec notre passé sur le littoral de la Manche, à pleurer en cachette comme le font les pères fraîchement divorcés. 

Ce coin existe, je l’ai vu au cinéma. Tigreville ou Villerville peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse de cette station balnéaire à la mélancolie pluvieuse située en Normandie, dans le département du Calvados, sur la Côte de Grâce. Là-haut, à l’hiver 1961-1962, durant le tournage d’Un singe en hiver, notre identité polissonne et cafardeuse, fantasque et désespérée a trouvé refuge. Nous nous sommes vus dans le miroir, ni glorieux, ni pathétiques, à la bonne taille, avec ce fond de sentimentalisme mal guéri et nos tocades pour les bistrots à l’air tarte. Regarde public ingrat ! Les carabineros ont l’accent de Rodez. Les hommes boivent du Picon-Bière, enfilent des canadiennes à col moumoute et se souviennent de leurs vingt ans. Les vannes fusent sur le parquet dans un flamenco désespéré. La guerre et les amours déçues hantent les soirées. Les héros dorment en pyjamas et sucent des bonbons. L’amitié, la dernière et la plus belle conquête des hommes libres, se fraye un chemin dans les vapeurs d’alcool. Sous les édredons et les soupières d’un hôtel de famille, dans la chaleur des nuits de Chine, l’homme misérable, jeune ou vieux, seul et désarticulé, se réchauffe, un instant. 

Nous sommes tous des Gabriel Fouquet et des Albert Quentin, surnuméraires du quotidien, inadaptés des temps présents. Publicitaire en déshérence ou hôtelier fusiller-marin, nous avons été positivement charmés de vous rencontrer.

Un singe en hiver

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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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