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«Les entreprises font des superprofits, mais investissent de moins en moins!»

Qui sont les profiteurs de la crise?

«Les entreprises font des superprofits, mais investissent de moins en moins!»
Image d'illustration Unsplash.

Depuis plusieurs semaines, la question de la taxation des «superprofits» est débattue. Dans le contexte de la loi «pouvoir d’achat», la Nupes, le RN et certains centristes ont porté à l’Assemblée nationale et au Sénat des amendements en ce sens, finalement rejetés par la majorité. L’économiste Philippe Murer nous éclaire sur les enjeux. Entretien.


Causeur. Il y a un an, le baril de Brent était valorisé à 73$, contre 100$ aujourd’hui. Qui s’enrichit avec cette inflation ?

Philippe Murer. Aujourd’hui, les États-Unis sont en récession et l’Europe s’en rapproche, ce qui aurait dû mécaniquement envoyer les prix du pétrole vers 50-60 dollars le baril. La hausse actuelle du prix du pétrole est due aux sanctions économiques liées au conflit en Ukraine. Ceux qui s’enrichissent sont tous ceux qui font commerce du pétrole, et notamment les producteurs comme Total et les autres compagnies pétrolières mondiales qui produisent une partie à coût fixe et une autre à coût variable. Cela leur permet d’engranger des profits record. Le gaz suit d’ailleurs une trajectoire inflationniste similaire, plus marquée encore.

Au-delà du secteur de l’énergie, les bénéfices de la majorité des multinationales augmentent. L’inflation les favorise-t-elle ?

Il n’y a pas de lien mécanique entre l’inflation et les profits des multinationales. Dans notre économie mondialisée, on trouve paradoxalement nombre de secteurs où quelques entreprises forment des oligopoles. Elles peuvent donc augmenter leurs prix, même si la demande faiblit ! C’est par exemple le cas d’Apple qui a vu les consommateurs accepter les hausses de prix successives des iPhones. On peut noter que lors des 30 dernières années, nous avons assisté à une faible inflation accompagnée d’une explosion des profits : les salaires en Occident ont peu augmenté contrairement à la productivité des entreprises (l’efficacité) ; les grandes entreprises ont conservé cette hausse de la productivité pour elles en augmentant leurs bénéfices. Cela a été le fonctionnement du monde économique depuis environ 30 ans. Tant qu’il n’y a pas de changement radical de notre modèle économique, le rapport de forces restera positif pour les multinationales qui verront leurs profits structurellement augmenter.

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Au 1er semestre 2022, Total a engrangé un bénéfice net de 18,5 milliards de dollars. Sur la même période, LVMH en est à 6,5 milliards de dollars et, de façon plus générale, le CAC 40 atteignait les 174 milliards sur l’année 2021. À quoi sont dus ces bénéfices ?

La reprise économique mondiale a été extrêmement forte en 2021 par rapport à 2020 ce qui a profité aux entreprises multinationales qui ont enregistré des profits records avec des bases de coûts assez basses. 
Au premier semestre 2022, il y a eu pour les entreprises énergétiques des bénéfices liées à la guerre. Il est très difficile de dire exactement quelle part des profits sont directement liés à la guerre, on ne peut que l’estimer à la louche. Il serait logique que l’État demande à ces multinationales de l’énergie de rendre une part de ces superprofits via une taxation exceptionnelle puisque symétriquement, lorsqu’il y a une crise économique, l’État aide les grandes entreprises.

Le mot «superprofits» semble particulièrement en vogue. Comment le distinguer d’un bénéfice classique ?

On peut l’estimer en comparant le bénéfice de l’année à celui de l’année suivante et à la moyenne des cinq dernières années. 
De toute manière, nous sommes dans un monde de superprofits depuis 30 ans. C’est pour cela que la fortune des milliardaires français a été multipliée par 15 depuis 1995, c’est aussi pour cela que la valeur du marché boursier américain matérialisé par l’indice Dow Jones a été multiplié par 30 en 40 ans aux États-Unis. Les richesses créées dans les entreprises ne sont pas partagées équitablement avec les salariés et vont essentiellement aux actionnaires, via profits, rachats d’actions et dividendes.
Les bénéfices très élevés réalisés sont peu utilisés pour faire des investissements importants: ils sont transformés en dividendes et rachats d’actions. Il y a un an, le Sénat a publié un rapport très intéressant qui montrait que 38 000 familles françaises récupéraient deux tiers de la rémunération du capital financier, donc des dividendes. Quand le gouvernement baisse l’impôt sur les sociétés, ce n’est pas le petit entrepreneur qui en tire des bénéfices importants, c’est principalement ces 38 000 familles très riches.

L’économiste Philippe Murer, image d’archive © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Faut-il considérer que notre impôt sur les sociétés est insuffisant ?

Il est beaucoup trop bas à cause de la mondialisation: dans le contexte de concurrence internationale et de totale liberté de mouvement des capitaux, les pays essaient d’attirer l’activité des entreprises multinationales en baissant leurs impôts. Les entreprises installent leurs sièges et leurs profits en fonction du taux d’impôt sur les sociétés et des impôts de production. Les États ont été contraints par la mondialisation de baisser leurs taux d’impôt sur les sociétés: il a été divisé par deux en France et aux États-Unis en 40 ans. Si vous êtes un riche actionnaire, vous gagnez beaucoup plus d’argent qu’il y a 40 ans et vous êtes en prime beaucoup moins taxé qu’un salarié. C’est évidemment totalement injuste.

La France Insoumise ainsi que certains sénateurs d’autres bords politiques pensent à la mise en place d’un impôt sur les superprofits. En quoi consisterait-il ? Est-ce seulement envisageable sans détériorer l’attractivité de la France ?

Oui. Le Royaume-Uni, un des pays les plus capitalistes du monde, a mis en place une taxe sur les superprofits fin mai. On peut très bien imaginer que 25% des résultats de Total ou d’Engie soient prélevés de façon exceptionnelle cette année, sans que cela ne nuise en rien à l’attractivité économique du pays.

A lire aussi: Qui a dit que les impôts n’allaient pas augmenter?

Est-ce que le fait que nous entrions dans une période d’inflation plus importante que les dix dernières années crée des conditions structurelles pour des profits plus importants pour les banques ?

Il est préférable pour les banques d’avoir une inflation et donc des taux d’intérêt un peu élevés, car cela leur permet d’encaisser plus de recettes liées aux intérêts payés. Cependant, le résultat des banques est surtout lié à la faible ou à la forte concurrence dans le secteur bancaire. Comme il n’y a plus que cinq concurrents bancaires en France, la concurrence est faible et les résultats élevés.
À court terme, il y a un risque qu’une trop forte hausse des taux d’intérêt bloque l’accès au crédit et l’activité économique et engendre une crise financière majeure qui nuirait aux banques.

Mais c’est moins vrai pour Total qui, avec un baril qui s’envolerait à 150 dollars augmenterait considérablement ses profits pour les perdre six mois plus tard en cas de chute du baril à 50 dollars?

Pas tout à fait. J’écris depuis huit ans que nous sommes proches d’un pic pétrolier, ce qui fait que les prix du pétrole s’envolent très vite. Les réserves de pétrole conventionnel diminuent année après année. Quand le plus grand producteur mondial, l’Arabie Saoudite, explique qu’il ne pourra pas augmenter à l’avenir sa production de plus de deux millions de barils par jour [1], on voit que nous avons du souci à nous faire. Les champs de pétrole s’épuisent peu à peu alors que le pétrole représente environ 40% de la consommation d’énergie mondiale. Les prix du pétrole et des énergies fossiles resteront donc assez élevés, ce qui permettra aux entreprises comme Total de continuer à faire des profits conséquents.

[1] L’Arabie Saoudite produit aujourd’hui 12 millions de barils par jour.

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Jeune (dés)espoir du journalisme politique. Etudiant, pigiste, et un peu poète.

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