Les murs de Paris ont vu fleurir plusieurs oeuvres du, plus ou moins mystérieux, street-artiste Banksy. Rebelle comme pas deux, l’homme semble dénoncer la sévère politique migratoire française…


Autrefois, l’artiste pourfendait la morale commune et cherchait à transgresser les dogmes ambiants, les remettait en question, les interrogeait dans leurs apparentes évidences, à ses risques et périls. Aujourd’hui au contraire, il assène des leçons de morale et son catéchisme à grands coups de pochoir ripolinisé, n’hésitant devant aucune lourdeur, aucune facilité pour faire passer son pesant message : tous les moyens seront bons pour dire au peuple ignorant ce qu’il doit penser sur les grandes questions du monde.

Marketing rebelle 

Ainsi, les Parisiens peuvent-ils découvrir depuis quelques jours plusieurs œuvres, une demi-douzaine vraisemblablement, du street-artist Banksy, disséminées dans une sorte de grand jeu de piste urbain à travers toute la ville et notamment dans les arrondissements Est, fruits d’une action désignée « Invasion » (ce qui est courant dans le monde du graff mais on appréciera ici la polysémie du terme) et qui entend principalement s’indigner du sort réservé par la France aux migrants.

Ce n’est pas la moindre des impasses affligeantes et paradoxales de la postmodernité que d’avoir transformé l’artiste, en l’occurrence le street artist, en homme-sandwich d’un système qu’il croit dénoncer et dont il est en réalité à la fois le pur produit marketing et l’ardent promoteur, œuvre après œuvre, petite subversion si possible subventionnée et surcotée après petite subversion subventionnée et surcotée, au jeu des indignations faciles qui ne coûtent pas très cher, ne remettent aucun canon esthétique en cause et peuvent rapporter très gros.

Heureusement qu’il y a Banksy

On ne sait pas vraiment qui est Banksy, le street-artist britannique le plus célèbre et le plus coté du monde. On a souvent parlé d’un membre du génial groupe de trip-hop Massive Attack, ou de l’un de ses proches, ou encore possiblement d’un collectif bien organisé et prompt à dégainer sa moraline proprette en toute circonstance. On ne sait pas qui il est, mais on sait ce qu’il pense : le Mac Do c’est pas beau, le capitalisme c’est méchant, les migrants c’est très bien.

Sur cette solide base argumentative, Banksy se déplace de par le vaste monde avec l’aisance financière hors-sol d’un jet-setter no-border, afin de venir interpeler les citoyens récalcitrants qui, enkystés ici ou là loin de la mondialisation heureuse, auraient des considérations moins altruistes et plus terre à terre. Un coup à Calais, un coup contre le Brexit, un coup à New-York, un coup en Cisjordanie, un coup ici, un coup là, l’artiste se produit aux quatre coins de la planète avec son petit-vadémécum de SOS-morale pour nécessiteux de la bienveillance, au gré des indignations qui agitent sa conscience et troublent probablement la monotonie de sa vie huppée, et dont il veut nous faire profiter avec une mignonne et touchante conviction.

Trop tentant

On se doute que dans pareil contexte, la crise des migrants, c’est un peu du pain bénit, c’est du nanan engagé : pour moraliser à grands pschitt de bombe colorée et aussi pour faire monter sa cote au marché de l’art, laquelle n’a depuis belle lurette plus grand rapport avec l’aspect véritablement populaire et hors-cadre de la révolte de rue caractéristique du street-art, laquelle pourrait d’ailleurs bien être suspectée d’être populiste (dévoiement qu’un collectif new-yorkais n’a pas manqué de faire remarquer, quelque peu agacé lors de la résidence du chic street-artist britannique sur les terres populaires et râpeuses de naissance du graffiti).

Sur fond de crise politique en Europe autour de la question des migrants, et de sommet européen pour tenter de trouver une issue à ladite crise, tandis que l’Italie ainsi que de nombreux Etats n’entendent plus poursuivre sur la voie de l’ouverture tous azimuts aux flots migratoires, Banksy n’a pas pu s’empêcher, on s’en doute, de venir apporter sa petite touche de joliesse inspirée au débat.

La grosse morale qui tache 

Les œuvres découvertes à Paris, ont visiblement  été réalisées à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés, dont notamment une aux abords de l’ancien centre de premier accueil de La Chapelle. Pour l’occasion, l’artiste a sorti l’artillerie lourde du gros symbole qui tâche avec atteinte du point Godwin en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : une petite fille de type noir-africain juchée sur une caisse en bois avec une bombe de peinture rose (ceci constituant l’instant « mise en abyme » de l’artiste, bien pataude mais qui plaît probablement à l’amatrice bobo conscientisée abonnée à Télérama pour savoir ce qu’il convient de penser) tente de recouvrir par des motifs de tapisserie une grosse croix gammée noire (Achtung, groSS symbole !) laquelle transparaît néanmoins sous le motif rose. Au pied de cette œuvre, on le suppose, poignante git un nounours.

La puissance subversive de tous ces symboles accumulés laisse sans voix et l’on ne peut que s’en retourner, Gros-Jean comme devant, chez soi avec toutes nos aigreurs de petits-bourgeois égoïstes et bornés, culpabilisés que nous sommes par cette abominable croix nazie inscrite à l’encre indélébile dans notre conscience européenne fautive. On évitera au passage pieusement de s’interroger sur qui sont les héritiers contemporains de l’antisémitisme nazi. A côté de ce gros pâté symbolique, la reprise par Banksy du Bonaparte traversant le grand Saint-Bernard où Napoléon est remplacé sur son cheval conquérant par une femme en voile intégral, fait figure de grande finesse dentelière et de subtilité quasi ésotérique.

Tout le monde n’aime pas Banksy

Cet aimable salmigondis didactique pour petite fille sage qui n’attend que quelques mois pour être commercialisé en sets de table, en posters, en tee-shirts ou pourquoi pas justement en tapisserie pour chambres d’enfants, a toutefois été « vandalisé » à la bombe de peinture bleue, dans un acte dont la signification elle-même nous échappe mais qui renvoie tout de même l’œuvre à son statut d’œuvre de rue éphémère, lui redonnant ainsi opportunément un peu du cachet d’une authenticité fantasmée.

A moins que cette petite touche de pseudo-vandalisme ne soit elle-même apportée par l’artiste ou au minimum accueillie comme une bénédiction bien qu’il y eût sans doute préféré des annotations hostiles de groupuscules d’extrême droite, afin de démontrer toute la force de provocation et d’interpellation supposée de l’œuvre initiale qui, sans cela, aurait continué de nous échapper, nous berçant aussi sûrement et mielleusement qu’une homélie du Père Moix à la jungle de Calais.

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