Samar Yazbek est une héroïne. Née en 1970 dans une famille alaouite à Lattaquié, au nord ouest de la Syrie, elle participe dès 2011 aux manifestations contre le régime de Bachar Al-Assad. Souvent seule femme au milieu des hommes, non voilée, elle se définit comme intellectuelle, laïque et démocrate : assez pour faire d’elle une cible mouvante. À l’été 2011, elle est contrainte de fuir la Syrie et de se réfugier en France avec sa fille, « poursuivie par les services de renseignement pour avoir pris part aux manifestations pacifiques, lors des premiers mois de la révolution » et « écrit plusieurs articles dévoilant la vérité sur les agissements des services secrets, qui torturaient et assassinaient les opposants au régime d’Assad. »

Une héroïne de notre temps

L’appel du chaos résonne cependant plus fort. Elle publie en 2012 Feux croisés (Buchet-Chastel), son journal de la révolution syrienne, couronné par de nombreux prix (prix Oxfam aux Pays-Bas, prix PEN Pinter en Angleterre, prix Tucholsy en Suède, …) En août 2012, elle entame une série de trois séjours clandestins en Syrie et en tire Les portes du néant, un témoignage au plus près des populations et des combattants, des bombardements et de la lutte civile, des femmes, des enfants, des victimes et des bourreaux qui s’échangent régulièrement leurs masques. Fondatrice de l’ONG Women Now For Development, qui oeuvre en Syrie pour aider les femmes à gagner leur indépendance, Samar Yazbek est avant tout de retour dans la région d’Idlib pour préparer et coordonner des actions locales de développement économique et d’éducation laïque. Ses premières interlocutrices habitent maisons et sous-sols de la ville de Saraqeb (environ 35 000 habitants avant la révolution). Elle rencontre de pugnaces mères de famille qui, pour se tenir hors du champ de vision d’un sniper, jouent une macabre partie de cache-cache dans leur propre cuisine. Des fillettes en grande conversation sur les différents modèles d’obus et de roquettes. Des veuves, des mères, des vieilles dames cloîtrées dans leurs chambres à la merci des barils d’explosifs largués depuis les airs par l’armée syrienne régulière.

Cette terre retournée par les bombes est sa terre

Des hommes, des combattants de l’Armée Syrienne Libre, hétéroclite et hétérogène, des membres de bataillons islamistes, un émir du Front al-Nosra dans la ville d’Al-Bara. Elle voit arriver de Turquie, au printemps 2013, les premiers mercenaires égyptiens, tunisiens, yéménites, de l’État Islamique. Elle côtoie de nombreux activistes des médias, les auteurs des célèbres graffitis sur les murs des villes libérées, des journalistes syriens et étrangers, dont le Polonais Martin Süber, enlevé sous ses yeux en 2013 par une brigade islamiste à Saraqeb. À leurs côtés, elle porte secours aux blessés, tient le compte des victimes, photographie les armes et les avions de chasse, rend compte des attaques, tente d’alarmer le monde, souvent en vain. Cet inquiétant défilé est composé de ses frères et soeurs, les citoyens syriens ; cette terre retournée par les bombes est sa terre.

Parce qu’il est infiniment dangereux pour elle, ses hôtes et ses compagnons de route, de révéler son identité et ses origines, ou même d’allumer une cigarette pendant le ramadan, Samar Yazbek encaisse, baisse les yeux, porte l’abaya pour se déplacer en ville et ravale ses injures contre ceux qui volent la révolution populaire et démocratique de 2011. Elle n’en pense et n’en écrit pas moins. Ses témoignages, de son propre aveu, sont pourtant à mille lieux de la réalité infernale dont la Syrie est le théâtre depuis désormais sept ans. Leur lecture ne donne qu’une idée vague, embrumée, de ce à quoi ressemble le quotidien de tous les Syriens depuis désormais sept ans. Dans sa préface aux Portes du néant, Christophe Boltanski souligne le lien des voyages de Samar Yazbek avec la Divine comédie et ses cercles de l’Enfer. « Elle se confronte à ses pires cauchemars », écrit-il, pour transmettre, témoigner mais aussi comprendre, et se range en cela dans la triste filiation de la « littérature du désastre », aux côtés de Primo Levi, Varlam Chalamov ou Jean Hatzfeld.

L’islamisme infiltre toutes les couches du tissu social

La Syrie s’est transformée en un champ de bataille gigantesque, où chaque camp s’époumone. « Ils veulent nous tuer, tous », « nous ne faisons que nous défendre », « nous nous défendrons jusqu’à la mort ». La révolution syrienne de 2011, pacifiste et populaire, fait face à deux ennemis : la répression du régime d’Assad d’un côté, la confiscation des revendications par les extrémistes religieux de l’autre. Savoir d’où viennent les mouvements djihadistes et comment expliquer leur succès auprès des populations est un débat qui agite les activistes laïcs. Pour beaucoup, c’est par manque d’argent, d’armes et d’équipements que les chebabs, les jeunes combattants, acceptent de rejoindre les factions ouvertement financées par les pays du Golfe. Les civils, quant à eux, n’ont guère le choix. L’islamisme infiltre rapidement toutes les couches du tissu social : santé, éducation,  justice, approvisionnement en eau, nourriture, énergie, communications, aides financières aux veuves … À Saraqeb et plus loin, à Maarat al-Nouman, sur la ligne de front, le choix entre la mort et le niqab est vite fait, admettent les habitants.

Pour Samar Yazbek, la prolifération de l’islamisme en Syrie est aussi la conséquence de l’histoire particulière et de la structure tribale de la société : « Nous n’avons pas l’habitude d’oeuvrer ensemble pour le bien d’une société civile ou la culture de la citoyenneté, cette culture n’existe pas ».

La révolution sur deux fronts

Prise en étau entre ces deux ennemis de l’idéal démocratique, Samar Yazbek est poussée à reléguer au second plan ses projets de développement et d’accompagnement des femmes. Les corps sans vie et mutilés des enfants, le fracas des obus, les ville calcinées, la détresse des civils, la remplissent, et la vident de toute volonté.

Les femmes, dans tout ça, ne sont pas de passives figurantes attendant de voir leur émancipation tomber du ciel. Souvent, relève l’auteur, elles sont les propres ennemies de leur liberté, et la religion du qu’en-dira-t-on est la plus puissante de toutes.

Un constat partagé par l’universitaire marocaine Zaynab el-Bernoussi. Pour cette dernière, plusieurs féminismes coexistent – et se livrent bataille -dans le monde arabo-musulman : le féminisme laïque, qui considère que l’émancipation religieuse est le vecteur de l’émancipation féminine, et le féminisme islamiste, pour lequel l’émancipation des femmes est déjà inscrite et acceptée dans l’islam.

Malgré tout, « nous rêvions – et rêvons encore – de résistance » affirme Samar Yazbek, en son nom et au nom de toutes les femmes syriennes dont la voix résonne dans ses ouvrages.

Au début de l’année, à Jinwar, dans la province kurde du Rojava, à l’extrême de nord de la Syrie, un groupe de femmes, veuves de guerre, victimes de viols et de violence, a décidé de bâtir une ville entièrement réservée aux femmes et aux enfants. Un sanctuaire utopique pour oublier et peut-être effacer un jour la cinglante réalité du conflit syrien.

Samar Yazbek, Les portes du néant, traduit de l’arabe par Rania Samara, Stock, 2016.

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