Paris de ma jeunesse, le livre de souvenirs de Pierre Le Tan, cartographie d’une jeunesse à part, ne force pas le trait. Il dessine en pointillé le Paris enfoui des beaux quartiers, dans les lointaines années 1950/1960.


Du XVIème arrondissement au cœur de la rive gauche, une Atlantide perdue ressurgit, sorte de société secrète qui vivait dans des immeubles de standing à l’abri du tumulte et des regards trop indiscrets. Á l’intérieur, d’énigmatiques personnages dont l’aisance était trompeuse, la chute presque inscrite dans leur atavisme, se déplaçaient comme des ombres chinoises. Le chaos et l’opulence jouaient, en ce temps-là, à cache-cache dans d’immenses appartements, tantôt richement décorés, tantôt glacials comme des halls de gare. Le malaise et le mystère entouraient ces vies parallèles. Pierre Le-Tan disparu en septembre dernier promène tel Monsieur Jadis, sa solitude dans une atmosphère incertaine et délicate, celle de la diaspora vietnamienne.

Paris n’avait pas encore soldé son passé

Les rencontres improbables étaient alors son quotidien. On y croise l’empereur Bao-Daï, la silhouette de Jacques Fath, Martine Carol, le roi Farouk, Yul Brynner ou la milliardaire Barbara Hutton. Paris n’avait pas encore soldé son passé. Les cicatrices de la guerre allaient bientôt se refermer.

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Pierre Le Tan retient cet instant fragile avant la liquidation totale dans Paris de ma jeunesse aux éditions Stock. Il éclaire à la bougie, dans une semi-pénombre, des figures, des restaurants, des objets, des impasses, des musiques que la modernité aura fini par balayer. Elle déteste le relief, elle met tout à plat. L’illustrateur du New Yorker et dénicheur en curiosités embaume cette capitale fantomatique où les artères bourgeoises sont propices à l’imagination, où le son d’un violon russe déclenche la mélodie de la mémoire. De ce recueil réhaussé de quelques dessins aux vues poétiques (angles de rues, métro aérien et scènes de nuit) se dégage une tension presque dramatique. Son ami, Patrick Modiano en signe la préface. Les deux complices partagent le goût pour l’interlope et la brume, les hôtels à double entrée et les longues américaines garées sur le trottoir. Leur collaboration remonte à longtemps déjà. On leur doit Memory Lane (Hachette POL, 1981) et Poupée blonde (POL, 1983).

Une mélancolie souvent amère dans un style plein de larmes

Chez eux, les contours des existences sont flous. Les accords internationaux se négocient à l’arrière des bars à entraîneuses, les stars de cinéma évoluent toujours au bord du précipice. L’aisance financière n’est qu’un leurre, le funambulisme, un art de vivre en société forcément dangereux. Les secrets sédimentent les apparences. Toutes les mondanités ne tiennent qu’à un fil. Il n’y a que les imbéciles ou les truqueurs pour vanter les vertus de la transparence. Ce livre important ne brille pas par sa flamboyance, il distille une mélancolie souvent amère dans un style plein de larmes. Il instruit le lecteur par sa fausse légèreté, il renseigne sur la misère humaine sans les trémolos de plume.

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D’abord, on le feuillette comme un Ciné Revue patiné par les années et puis, on le repose comme un bréviaire. Son écho résonne en nous. Il est difficile de s’en détacher. Pierre Le-Tan explore les couloirs du temps en empruntant les contre-allées.

Toutes les informations « futiles » qui y sont contenues, cartes de restaurant, détails vestimentaires, mobilier d’apparat, prennent de l’épaisseur. Les anecdotes ravivent des mondes engloutis. La gare de Boulainvilliers devient le décor d’un film de Sautet. Le Square Alboni nous transporte en Amérique du Sud. Les errances de l’auteur marquent le tempo d’une géographie intime. Ce livre semble comme tamisé par un disciple de Simenon. Quand la grisaille vient voiler l’éclat trop parfait des intérieurs luxueux. La gravité des situations se niche dans l’ébréchure d’un vase. « Que reste-t-il du Paris de ma jeunesse ? Certains dimanches ou jours de fête, quand la ville semble être désertée, il m’arrive de retrouver une carcasse vide, mon Paris d’autrefois » se demande l’auteur. « Un Paris que l’on revisite en rêve. Vous aurez beau chercher à tâtons l’interrupteur, la lumière restera voilée » lui répond Modiano.

Paris de ma jeunesse, Pierre Le Tan, Stock.

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