Les salons de coiffure restent les hauts lieux où évaluer l’état des mentalités sur les questions de société, touchant les femmes en particulier. Entre shampooing et brushing, les langues se délient et les confidences vont bon train. À quand une anthologie des « brèves de séchoir » après celles de comptoir ? Si j’en crois en tout cas ma coiffeuse, témoin des transformations du psychisme féminin, de nouveaux sujets sont en passe de supplanter les anciens : on parle aujourd’hui de ses inséminations ratées ou réussies, de la congélation de ses ovules – on ne sait jamais ! – comme on se lamentait jadis de ses règles douloureuses, des effets indésirables de la ménopause ou des infidélités conjugales : « Elles ne voient pas où est le problème », me disait récemment ladite coiffeuse de ses clientes lui racontant sans la moindre gêne leur voyage en Ukraine ou en Espagne, Eldorado des avancées futuristes en matière de « procréation assistée », comme on dit pudiquement pour mieux masquer la mutation anthropologique qui est en train de s’effectuer et dont les femmes sont devenues les pionnières, à leur corps cette fois-ci consentant.

Le « progrès », une route à sens unique

Que les mentalités évoluent tout comme les mœurs est après tout dans l’ordre des choses, et il en a toujours été plus ou moins ainsi sans que nos prédécesseurs aient éprouvé le besoin de proclamer urbi et orbi qu’ils avaient enfin trouvé le Graal affranchissant l’humanité de ses chaînes, les femmes d’une servitude ancestrale, et les deux sexes des droits et devoirs qu’ils pensaient être les leurs jusqu’à ce qu’ils découvrent les vertus émancipatrices du « genre ». Le ton péremptoire et quasi prophétique sur lequel ce sésame libérateur (« les mentalités évoluent ») est en général prononcé, laisse entendre que le genre humain est désormais engagé sur une route à sens unique interdisant toute possibilité d’involution ou de régression. On ne peut pourtant exclure que, sous leur aspect progressiste, les manipulations génétiques appliquées à la procréation réalisent le vieux rêve, infantile, d’une humanité revenue à un état antérieur à la sexuation, venue contrarier un désir archaïque d’indifférenciation ouvrant la voie à une sorte d’échangisme universel.

Défendre la nature contre les assauts de la culture

Les jeux semblent en ce sens déjà faits, et il n’y a plus que quelques obstinés, mi-curés intégristes mi-zadistes insoumis, qui défendent encore la nature contre les assauts de la culture. Venir à bout de ces Don Quichotte pathétiques et de ces Vierges trop sages n’est probablement qu’une question de temps puisque la fascination exercée par le possible est d’autant plus irrésistible qu’on doit cette révélation à la science. Car le nœud du problème est bien là. Si les mentalités évoluent en effet, ce n’est ni parce qu’elles sont par nature changeantes, fluctuantes, comme le pensait Platon de l’opinion ; ni parce qu’elles tiendraient tout à coup de Dieu ou d’un Ciel intelligible la fermeté de leurs convictions. Ce n’est plus aujourd’hui le possible qui est appelé à se réaliser en accord avec le vrai, mais l’inverse : c’est parce qu’elle rend telle ou telle intervention possible que la science tend à la présenter pour vraie, juste, bénéfique. Du moins est-ce ainsi que ses « avancées », indéniables du point de vue théorique et technique, sont perçues et manipulées par les idéologues de l’égalitarisme sociétal qui encouragent le passage de la singularité du désir à l’universalité du droit.

La science au service des désirs

Car la science ne dit pas davantage qu’un désir – avoir un enfant, changer de sexe – doit être réalisé du seul fait qu’elle le permet. Il y a là un saut qui n’est pas de son ressort mais dont la légitimité semble accréditée par la toute-puissance reconnue dans nos sociétés aux désirs. D’ailleurs, si la science permet aujourd’hui telle ou telle « avancée », n’est-ce pas la preuve que le besoin qu’on en avait était latent, inconscient, et n’attendait qu’à être satisfait ? Ce ne sont pas les comités d’éthique qui changeront cette vision de l’harmonie ainsi rétablie, grâce aux découvertes biomédicales, entre les désirs par nature individuels et irrationnels, et les conquêtes de la rationalité scientifique en principe applicables à tous.

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Il ne reste donc plus qu’à lever les derniers barrages permettant aux mentalités de rattraper le temps perdu en niaiseries d’un autre âge. Sans doute est-il besoin d’encore un peu de pédagogie, mais tous les espoirs sont permis tant est forte la hantise de ne pas vivre avec son temps. Mais est-ce si sûr que les mentalités aient vraiment changé quand elles acceptent si aisément que la science endosse les habits usagés de la Providence ?

Saintes ou prostituées d’un nouveau genre?

On se serait donc attendu à ce que les femmes, victimes de bien des inquisitions, flairent le piège et demandent à y voir de plus près avant d’offrir leur corps, et qui sait peut-être leur âme, à certaines de ces expérimentations pour le moins hasardeuses. Mais non, la fameuse intuition féminine semble en berne, et elles courent elles aussi au-devant de la technique qui transformera en réalité le désir que la vie n’a pu combler. Le temps semble donc révolu où c’est la limitation consciente des désirs qui contribuait à forger un caractère, un destin, et où le dépassement de l’obstacle exigeait du cœur et de l’esprit un sursaut créateur. On hésite même à poser la question qu’on pressent inutile tant les mentalités semblent s’être déjà accommodées de ce qui les aurait hier encore horrifiées : comment font-elles, ces femmes en mal de maternité, pour offrir leur intimité à la pipette aseptisée remplie d’une semence anonyme qui, avec un peu de chance, les rendra mères d’un enfant venu on ne sait d’où ? Sont-elles des prostituées d’un nouveau genre ou des saintes, ces autres femmes qui louent pour de l’argent leur ventre afin de satisfaire le désir d’enfant des couples mâles pour l’heure inféconds ?

Justifier l’absence du père

Car l’absence du père était jusqu’alors imputable aux accidents de la vie et celle de la mère était généralement pour l’enfant une tragédie, source d’une incurable mélancolie dont témoigne la création littéraire. Tout cela est-il bel et bien fini ? Il semble qu’on ait en tout cas trouvé la parade. On connaît en effet la chanson selon laquelle on peut être « père » ou « mère » par substitution et en raison de l’accoutumance affective créée par l’éducation ; l’amour étant censé pallier tous les déficits psychologiques éventuels inhérents à ce genre de situation. Une nouvelle catégorie d’êtres humains semble donc avoir vu le jour, capable de cet Amour inconditionnel et désintéressé, oblatif et proche de la sainteté, qui aurait manqué à tant de leurs congénères demeurés attachés à des modèles de parentalité naturels et socialement plus traditionnels. Il n’est d’autre part qu’à se référer à la diversité des modèles anthropologiques de filiation pour trouver la caution dont on a besoin : tout n’a-t-il pas déjà été tenté, tout n’est-il pas désormais possible ?

Les cellules psychologiques ont de l’avenir

Révolue également, semble-t-il, l’époque où l’on désirait avoir un enfant de quelqu’un(e). À quoi peut donc penser une femme qui ne connaîtra jamais le visage de l’homme dont l’enfant commence à s’agiter dans son ventre mais dont un jour les traits, et les questions, la confronteront à ce qu’elle a fait ? De nouvelles fables devront être inventées pour vanter les mérites du généreux mais anonyme donateur ; si prévenant même qu’il a d’entrée délivré femme et enfant de sa présence encombrante ! Sans doute créera-t-on des cellules psychologiques – cette panacée des sociétés déboussolées – pour apprendre aux femmes à « gérer » toute éventuelle remontée de stress émanant des couches profondes de leur psyché restées attachées aux anciens modèles de parentalité. Sans doute faudra-t-il prendre en charge nombre de ces enfants délibérément amputés d’une de leurs moitiés, à moins qu’hommes et femmes soient devenus à ce point « sans gravité » (Charles Melman) que ce genre de question soit définitivement périmé.

De qui se moque-t-on?

S’il est vrai, comme l’affirment la plupart des pédopsychiatres, que l’état d’esprit de la mère durant sa grossesse influe sur la santé physique et psychique de l’embryon, que peut bien être celui d’une mère porteuse ? Tout semble, il est vrai, réglé par la lumineuse formule « gestation pour autrui » (GPA) : gestation, et pas procréation et encore moins grossesse qui ramèneraient ce service rendu à des réalités par trop charnelles, naturelles. Une grossesse un peu comparable à celle de la Vierge Marie, en somme, d’avance dédiée au salut de l’humanité ; étant entendu que les motivations de ces nouvelles porteuses d’offrandes sont dénuées de tout mercantilisme qui risquerait de corrompre la pureté de leur geste. De qui se moque-t-on, en présentant cette fable sinistre comme une nouvelle forme d’altruisme? Combien de temps encore la partie de l’opinion publique qui refuse ce type d’évolution pourra-t-elle faire obstacle à sa réalisation ?

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