Pierre Guyotat vient de recevoir le prix Médicis pour son récit autobiographique Idiotie (Grasset, 2018) qui évoque son entrée dans l’âge adulte sur fond de guerre d’Algérie. Il était temps que cet écrivain hors norme soit récompensé.


Un livre de Pierre Guyotat est un événement. Son style est celui d’un poète perdu dans ce siècle qui rejette le sabbat des sorcières, préférant louer les prosateurs plats. Ses phrases charrient les corps sales, les odeurs de latrines, les pantalons maculés de fluides divers, les tas d’ordures que les enfants affamés touillent au crochet, les caves moisies où l’on torture les soldats involontaires, les arrière-cours où les jeunes filles perdent leur innocence, les draps souillés par le sang impur de ceux qui refusent d’obéir aux fonctionnaires en uniforme, les fruits qui pourrissent sous le soleil de la Méditerranée, l’aigreur des aisselles de celui qu’on vient d’émasculer, le parfum corrompu de la femme fardée qui arpente les trottoirs d’un quartier malfamé où les nuits sont plus blanches que les jours. Les images sont crues, les métaphores violentes, heurtées par le style d’un auteur halluciné qui a vu ce que l’homme a cru voir. Guyotat, qui admire Genet, paraît plus proche d’Artaud éructant contre la société qui le suicide. Le fleuve Guyotat vous transporte jusqu’au bout de vos forces, les cinq sens se répondent, chaos symphonique, déchirement des certitudes, gravats idéologiques, fleurs de figuier sur la rive qui défile, avant d’échouer en mer Rouge refermée sur l’espoir vaincu.

Multirécividiste de l’écriture

Le premier livre qui fit connaitre Pierre Guyotat fut Tombeau pour cinq cent mille soldats. Il eut les pires difficultés à trouver un éditeur. Le récit fait suite à un voyage en Algérie. Guyotat y avait été incarcéré pendant son service militaire en 1962. La violence et le sexe s’unissent pour nous entraîner dans une danse frénétique rythmée par une langue torturée à l’extrême. L’auteur récidive trois ans plus tard, en 1970, avec Éden, Éden, Éden. Éros danse avec Thanatos, l’érotisme et la violence du texte choquent la France pompidolienne, et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Raymond Marcellin, le censure pour « pornographie ». L’interdiction ne sera levée qu’en novembre 1981 sous la présidence de François Mitterrand. Les critiques furent déboussolés par ce récit qui dénonce, dans une langue d’une beauté sépulcrale, le massacre généralisé. Guyotat récidive avec Prostitution en 1975. Du reste, Guyotat est un multirécidiviste. C’est un délinquant de l’écriture. Il ne s’assagit pas avec le temps. Le bordel est à ses yeux un lieu de vérité et de liberté. Plus que jamais il faut lire ce texte !

Un fils de la défaite dans une France nazifiée

Avec Idiotie, Guyotat traite de son entrée dans l’âge adulte, entre 18 et 22 ans. Il évoque, dans son style si singulier, jamais apaisé, invitant à le lire à haute voix, à bousculer le voisin de table agrippé à son smartphone comme le futur noyé à sa bouée de sauvetage, il évoque donc la recherche du corps féminin, sa pulsion de rébellion permanente contre le père pourtant aimé, contre l’autorité militaire, une nouvelle fois, en tant que soldat pris dans la guerre d’Algérie, « arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire », comme il l’écrit au dos de son livre, presque pour offrir un fil rouge aux lecteurs qui hésiteraient à pénétrer en territoire miné. Guyotat réaffirme ses rebellions, il évoque leurs conséquences : fugue, faim, fatigue. Et toujours ce refus du réel imposé. Et toujours la guerre d’Algérie, « un massacre plus haut dans le massif », « des grands hangars surchauffés, ou dans le fond, des mécaniciens s’affairent autour de quelques-uns de ces engins qui répandent le napalm sur les forêts, mitraillent les douars abandonnés de force », « au petit matin, rosée sur le barbelé ; dans la journée, réchauffement du métal : les pointes percent le gant, les doigts enflent, s’infectent dans le gant. » Le traumatisme de sa vie, on l’aura compris, est cette trop longue période en Grande Kabylie. Fragile psychologiquement, il fait deux tentatives de suicide, dont l’une se solde par un coma. Mais les mots le sauvent. Il raconte cette descente aux enfers et le titre s’impose sur le cahier d’écolier, Coma, paru en 2006. Il songe à ses terres où il est né, en 1940, dans le Haut-Vivarais, d’un père médecin et d’une mère d’origine polonaise, catholique fervente. Un fils de la défaite dans une France nazifiée, la fréquentation âpre des pensionnats catholiques, les récits tragiques de son père engagé dans la Résistance et la France libre, et cela achève le portrait de Pierre Guyotat, un portrait en forme de mosaïque, à l’image de ses récits.

Orgie au bordel

Roland Dumas fut l’avocat de Guyotat. Une grande amitié les lie, Dumas le considérant comme l’un des plus grands écrivains contemporains. Il possède le manuscrit d’une œuvre inédite de Guyotat, commencée en 1963, et achevée 10 ans plus tard. Le manuscrit porte le titre L’autre main branle, car Guyotat l’écrivit en se masturbant. Sa force métaphorique est formidable. Il faudrait le publier. En voici un court extrait. Des militaires s’enivrent dans l’arrière-salle d’un bar servant de bordel de garçons : « Ils racontaient comment, dans les villages, ils violaient garçons et filles. Quand ils repartaient les couilles bien molles, ils le pelotaient dans l’escalier et jusque dans la salle. Dans la rue il les voyait accoster les adolescents, faire des gestes obscènes aux petits cireurs, s’approchaient d’eux. Certains leur passaient entre les jambes devant les passants, jamais assouvis, toujours en chaleur, haletant comme des chiens.» La suite tourne à l’orgie. L’écriture de Guyotat est traversée par des forces telluriques contraires. Il nomme cela « théorie des flux ». Le lecteur doit se laisser emporter par elles. Jusqu’au très loin. Comme en amour, en politique, en art. Jusqu’au très loin. Ou jamais.

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset, 2018.

Lire la suite