Génocide rwandais. Depuis vingt-cinq ans, les accusations enflent contre l’armée française et son rôle présumé pendant l’opération Turquoise en 1994. Dans son ouvrage « Rwanda, la vérité sur l’Opération Turquoise », le journaliste Charles Onana enquête et fait parler les archives (notamment celles du Tribunal pénal international et du Conseil de sécurité de l’ONU). Il nous présente ses découvertes.


Chercheurs, journalistes, militants associatifs et surtout l’actuel régime de Kigali s’acharnent à soutenir régulièrement que les militaires français, qui se sont déployés dès le 22 juin à Goma (Zaïre), puis les jours suivants au Rwanda, ont commis ou soutenu les pires crimes contre l’Humanité dans ce pays. Un ancien officier français, Guillaume Ancel, est d’ailleurs venu prêter main forte aux accusateurs déjà nombreux, apportant, à travers ses interventions publiques, une forme de crédit ou de « légitimité » à ces accusations.

Les autorités rwandaises chargent les Français

Simplement, peu de personnes ont pris le temps d’examiner le bien-fondé de ces accusations ou les preuves apportées par les accusateurs pour étayer leurs dires. C’est bien l’exercice auquel je me suis astreint pendant plus de dix ans en interrogeant des témoins clés et en scrutant diverses archives dont celles du conseil de sécurité de l’ONU, de la Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda (MINUAR), de l’Élysée, du président Clinton et du ministère français de la Défense. Au-delà de la distance critique nécessaire vis-à-vis de toutes ces archives, la meilleure garantie d’obtenir un résultat irréfutable dans l’examen des accusations a été l’analyse de la stratégie militaire des acteurs présents sur le terrain. Ainsi, j’ai passé au crible l’action militaire de la force multinationale Turquoise, celle de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) dirigée par Paul Kagame, celle des Forces Armées Rwandaises (FAR) et, in fine, celle des casques bleus de la MINUAR.

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Cette précaution permet, en cas de non-divulgation de certains documents pour des raisons propres au secret-défense ou à la raison d’État, de saisir les véritables ordres donnés aux soldats mais aussi les objectifs politiques poursuivis par les uns et les autres. L’action militaire finit par trahir la prescription politique.

En outre, mon hypothèse de départ était de considérer que les accusations portées contre l’Opération Turquoise étaient vraies, mais qu’il fallait toutefois prouver leur véracité. Ainsi, je suis allé à la recherche des preuves et des sources sur lesquelles les accusateurs se sont appuyés. Ma surprise fut grande tant les articles publiés étaient pauvres, les déclarations creuses, incohérentes et truffées d’erreurs factuelles. Pour être précis, il est nécessaire de prendre des exemples de ce qui est allégué tantôt par les autorités rwandaises elles-mêmes, tantôt par des journalistes ou des militants français.

La première accusation est que les soldats de l’opération Turquoise sont partis au Rwanda non pas pour effectuer une mission humanitaire décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU mais plutôt pour soutenir un régime hutu en perdition. Le soutien de la France serait donc, d’après le ministre rwandais de la Justice, Tharcisse Karugarama, à la fois « diplomatique et militaire ». Cette accusation, clairement formulée dans un communiqué du 5 août 2008 par le régime de Paul Kagame, repose sur le seul fait que l’ancien ministre rwandais des Affaires étrangères Jérôme Bicamumpaka avait été reçu au Quai d’Orsay vers la fin du mois d’avril 1994. Cette visite, qui avait pour but d’obtenir un appui des autorités françaises pour freiner l’escalade de la violence et un cessez-le-feu entre les rebelles tutsis de l’APR et les forces gouvernementales hutues (FAR), s’est soldée par un échec. Les dirigeants français ayant refusé de donner la moindre suite au ministre rwandais des Affaires étrangères que les rebelles traitaient déjà de « génocidaire ».

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Après examen des documents des ministères français de la Coopération et des Affaires étrangères, le seul fait d’avoir reçu monsieur Jérôme Bicamumpaka serait en soi la preuve d’un soutien de la France aux « génocidaires ». Aucun autre élément n’est apporté à l’appui de cette accusation. Quant à la position de la France au Conseil de sécurité, il n’existe aucune déclaration, aucun document attestant d’un quelconque soutien de la France au gouvernement intérimaire auquel appartenait l’ancien ministre rwandais des Affaires étrangères ; preuve supplémentaire, ce ministre a été acquitté de tous les chefs d’accusation devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR). La conclusion sur ce point est que même si les dirigeants français ont accueilli monsieur Bicamumpaka en avril 1994, ils n’ont jamais reçu à travers lui un « génocidaire » comme cela est inlassablement répété depuis deux décennies ! Ainsi, l’accusation de soutien « diplomatique » de la France à de prétendus « génocidaires » ne repose finalement sur rien.

La deuxième accusation habituelle est la livraison d’armes par des éléments de l’opération Turquoise aux FAR en territoire zaïrois. Elle est soutenue par le même ministre Tharcisse Karugarama, et amplifiée par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry et depuis un certain temps par le capitaine Guillaume Ancel, qui était à l’époque officier au sein de l’Opération Turquoise.

Le journaliste Patrick de Saint-Exupéry et l’officier Guillaume Ancel incapables de produire des preuves

La source sur laquelle s’appuient les dirigeants rwandais actuels serait une déclaration du colonel Luc Marchal, officier belge de la MINUAR qui a préfacé mon ouvrage. Celui-ci m’a confirmé n’avoir jamais déclaré avoir vu une livraison d’armes des militaires français aux FAR.

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Quant au journaliste Patrick de Saint-Exupéry, il a constamment brandi un mystérieux témoin anonyme qui serait un haut fonctionnaire de l’Élysée. Sommé par les juges au tribunal de grande instance et de la cour d’Appel de produire des preuves relatives à ses accusations contre les militaires de l’Opération Turquoise suite à une plainte de ces derniers, il s’est présenté, à chaque audience, les mains vides et sans la présence du « haut fonctionnaire de l’Élysée » dont on ne sait s’il a jamais existé.  Au final, il a été condamné à deux reprises et les magistrats de la cour de cassation ont même estimé que ce qu’il impute aux soldats de Turquoise ne repose pas « sur une base factuelle suffisante » autorisant leur mise en cause. Le capitaine Ancel, soutenant les mêmes accusations que Patrick de Saint-Exupéry, n’a pas, non plus, apporté, au-delà de ses déclarations péremptoires, d’éléments précis permettant de savoir à quels officiers des FAR les armes auraient été livrées et quelles armes précisément auraient été livrées en juillet 1994. L’autre problème avec cet officier français est qu’il a rédigé un rapport de fin de mission le 15 septembre 1994 sans faire une seule fois état d’une quelconque livraison d’armes aux FAR et qu’il a accordé une interview à la Nouvelle Revue d’Artillerie publiée en décembre 1994 sans mentionner cette livraison d’armes. Au surplus, les actes évoqués dans ce réveil tardif et totalement imprécis seraient en contradiction totale avec les instructions du chef d’état-major de l’armée française, l’amiral Lanxade, et avec la politique conduite par le président François Mitterrand et par le Premier ministre Edouard Balladur. Aux vues des réserves extrêmes de ce dernier, aucun militaire de Turquoise ne pouvait prendre un tel risque au demeurant non conforme au mandat de l’ONU.

En examinant seulement ces quelques accusations qui prospèrent depuis vingt-cinq ans dans nombre de médias français et dans certains milieux universitaires, elles apparaissent toutes fragiles, inconsistantes voire erronées.

Rwanda, la vérité sur l’Opération Turquoise, édition de l’Artilleur, 666p., 2019. Préface du colonel Luc Marchal ; commandant des casques bleus au Rwanda- secteur Kigali.

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