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Les médias ne veulent plus parler des grèves

Les médias et la stratégie de diversion

Les médias ne veulent plus parler des grèves
© BALEYDIER/SIPA Numéro de reportage: 00899646_000010

Grèves. En essayant de passionner les citoyens sur les enjeux des ennuyeuses élections municipales, les médias font-ils le jeu du gouvernement ?


« Fin de l’âge pivot…et des grèves? », ce titre d’un tout récent numéro de « C dans l’air » (13 janvier) résume la position générale des médias depuis quelques jours. Un grand nombre de débats, sur les chaînes d’information, ont, en effet, été pourvus de titres proches de celui-ci; et la teneur des questions adressées aux invités, et notamment aux représentants syndicaux, était en cohérence avec les présupposés de cette approche : pourquoi poursuivre le mouvement de contestation alors même que le principal point de crispation n’est plus à l’ordre du jour du projet de réforme ?

On trouvera sans peine des titres d’articles reprenant la même logique:

Le Parisien

age pivot1

BFMTV

age pivot2

Est-ce bien honnête? Et surtout, quel est l’effet escompté par nos journalistes lorsqu’ils orientent ainsi collectivement leur approche? On pourrait penser, mais ce serait malheureux, qu’ils font volontairement le jeu du gouvernement. En reportant temporairement la question de l’âge pivot, ce dernier a donné l’impression d’accéder, par la vertu des négociations, à une revendication des syndicats réformistes. Mais le report n’est que stratégique puisque ce thème est appelé à revenir sur la table au mois d’avril à l’occasion de la conférence de financement. C’est une différence notable par rapport à bien des lois dont la « suspension » a constitué un euphémisme gouvernemental pour ne pas reconnaître leur « suppression »: la loi n’est pas suspendue, seul l’est un des points litigieux du texte et il ne l’est que pour quelques semaines, jusqu’à un terme fixé.

Que ce report temporaire puisse être présenté par tant de médias comme un « retrait », un « abandon », est pour le moins surprenant. L’effet, voulu ou non, est bien sûr de susciter un essoufflement du mouvement de contestation et de rendre ce mouvement et ses actions, incompréhensibles aux yeux de l’opinion publique. Désormais, les grèves apparaîtront comme le fait de jusqu’au-boutistes cramponnés à une posture d’opposition illégitime.

A lire aussi: Humour jésuite pour les nuls (de Quotidien)

Mais nos médias se comportent-ils vraiment en valets de l’exécutif? Je crois bien plutôt qu’ils ont épuisé les traitements possibles de la grève : on a vu ressurgir les habituelles mises en scène pitoyables (journaliste enchaînant les covoiturages d’un point A à un point B pour montrer combien c’est laborieux, tout en interrogeant ses camarades de trajet et même, en enregistrant la musique de l’autoradio!) Ils ont maintenant envie de parler d’autre chose et ils savent très bien de quoi ils ont envie de parler: outre le nouvel ouvrage de Davet et Lhomme, ils ont envie de reprendre le cours de leur « bus des municipales » (titre d’une émission de France Info).

Ils n’aiment rien tant que scénariser les périodes d’élections : ils vont distribuer les rôles (les « favoris », les « outsiders », etc.), organiser des débats, des micro-trottoirs, des sondages à tire larigot. Et si cela ne nous intéresse pas, ils sauront nous y intéresser. Il n’est, pour s’en persuader, que de voir la une du quotidien Aujourd’hui en France le 13 janvier (jour où fleurissaient les émissions sur le « retrait » de l’âge pivot rendant la grève inutile): « Municipales, la campagne qui peut tout changer »; avec ce sous-titre : « jamais ce scrutin local n’aura suscité autant d’intérêt et d’inquiétude ». Je ne sais pas si cette hyperbole ronflante revêt une quelconque vérité, mais cette présentation des choses a fait rire tous les gens à qui j’ai soumis ce titre.

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Agrégée de lettres modernes, spécialiste de grammaire, rhétorique et stylistique. Dernier ouvrage: "Les Marchands de nouvelles, Essai sur les pulsions totalitaires des médias" (L'Artilleur, 2018)

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