Gérard Collomb. SIPA. AP22062296_000014

Comme prévu, Emmanuel Macron crée son Centre national du contre-terrorisme (CNCT) et a présenté un projet de loi visant à intégrer dans le droit ordinaire certaines dispositions de l’état d’urgence. On entend déjà les cris d’orfraie de ceux qui craignent plus l’État que les terroristes, et invoquent les « heures les plus sombres » à la seule idée que l’on puisse expulser un prédicateur appelant au meurtre des homosexuels.

L’état d’urgence ne peut pas durer éternellement

Quelques mises au point s’imposent.

Notre nouveau président a le mérite de faire des constats pertinents :

– la situation actuelle n’est pas satisfaisante. Il n’y a pas de risque zéro, mais il n’en demeure pas moins qu’un examen critique de ce qui n’a pas fonctionné est indispensable après tout attentat. Or, les gouvernements Hollande s’y sont toujours refusés. Une « task force » inter-services travaillant en circuit court avec le chef de l’État peut y aider.

– l’état d’urgence ne peut pas durer éternellement. « En même temps », les djihadistes ne sont pas prêts d’arrêter de nous frapper. Les outils les plus utiles de l’état d’urgence doivent donc être pérennisés d’une manière compatible avec le « rythme de croisière » d’un Etat de droit.

Le transfert à l’autorité administrative de certaines prérogatives de l’autorité judiciaire n’est un danger que pour ceux qui jouent à se faire peur. Le corps préfectoral est plus attentif au respect des droits des citoyens que les militants du Syndicat de la magistrature qui ont mis sur leur « mur des cons » le père d’une fille violée et assassinée par un récidiviste.

On ne déclare pas plus la guerre au terrorisme qu’aux embuscades ou aux manœuvres d’encerclement

Pour autant, sans une volonté politique claire pour guider l’action collective, ces évolutions législatives ne serviront pas à grand-chose et le CNCT se transformera en comité Théodule. Il n’y aura pas de succès contre le djihadisme sans commencer par accepter certaines vérités.

En premier lieu, le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est un mode d’action. On ne déclare pas plus la guerre au terrorisme qu’aux embuscades ou aux manœuvres d’encerclement. Les terroristes ne se résument pas à la méthode de leur combat, ils sont également définis par les réseaux auxquels ils sont liés, les ennemis qu’ils se choisissent, la cause qu’ils défendent et les objectifs qu’ils poursuivent. Ce qui fonctionne très bien contre certains groupes terroristes peut échouer contre d’autres. Pas d’amalgame entre l’État islamique et l’ETA.

>> A lire aussi: Monsieur le président, ne vous compromettez pas avec le CFCM! – Ce n’est pas un allié fiable contre l’islam radical

Les djihadistes ne sont pas des délinquants de droit commun, malgré les porosités entre la délinquance et les réseaux islamistes, unis dans leur rejet de la société et le mépris des valeurs « bourgeoises ». La police et la gendarmerie ont un rôle de premier plan à jouer dans la lutte contre les groupes radicaux, mais ne peuvent se contenter de leur appliquer les mêmes méthodes qu’à des mafias. De même, la justice ne peut pas seulement sanctionner le passé. Elle doit accepter la nécessité de limiter les risques futurs.

On a glosé à l’infini sur l’opposition entre « radicalisation de l’islam » et « islamisation de la radicalité ». Mais « les djihadistes » ne sont pas un groupe uniforme. S’ils ont en commun d’adhérer à l’islam politique et d’être prêts à employer la violence pour le faire triompher, les raisons de cette adhésion sont multiples.

Le cœur du sujet: l’islam politique

Pour citer Gabriel Martinez-Gros, spécialiste de l’islam médiéval (Fascination du Djihad est l’un des meilleurs ouvrages sur le sujet), « ce choix de l’Islam, effectué par des millions de militants dans le monde, n’est ni fortuit, ni superficiel. […] il est impossible d’analyser un phénomène – ethnologique, sociologique, historique – hors des mots dans lesquels il se donne. Imagine-t-on d’analyser le nazisme […] en détachant sa « base sociale » de son « propos idéologique » ? On en conclurait que les nazis furent des ouvriers malchanceux, des petits commerçants ruinés par la crise, des intellectuels au chômage, des ratés du système capitaliste…. La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des juifs ? Mais de quoi parlez-vous ? Simple habillage infantile d’une violence de déshérités… »

C’est là le cœur du sujet. L’idéologie, c’est à dire l’islam politique. Ses moyens d’action sont multiples : terrorisme, mais aussi développement du communautarisme, diffusion de sa croyance notamment sous ses formes salafiste et wahhabite, atteintes à la liberté d’expression en assimilant toute critique à de l’islamophobie, remise en cause de l’égalité des sexes et de la mixité, concurrence victimaire, accusation systématique de l’Occident, dénigrement de l’histoire et de la culture de l’Europe.

Donner aux préfets la possibilité de fermer les lieux d’où cette idéologie se répand, d’en expulser dès que possible les thuriféraires, relève du bon sens.

Tout comme relève du bon sens une exigence de cohérence, ne serait-ce que pour être crédibles vis-à-vis de la jeunesse que l’islam politique tente de séduire. On ne peut pas continuer à courtiser des Etats qui promeuvent sur notre sol une idéologie que l’on prétend combattre.

« L’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte. »

Cohérence aussi d’admettre qu’il n’y a pas un islam mais des islams. Pendant que des politiques français « de souche » se compromettent avec nos ennemis, les musulmans Abdennour Bidar, Leïla Babès, Boualem Sansal ou Kamel Daoud ont le courage de dire, comme le regretté Abdelwahab Meddeb : « l’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte. »

Il est urgent d’imposer à tous les groupes religieux, culturels ou politiques de reconnaître la liberté de conscience donc le droit à l’apostasie, la liberté de penser et de critiquer la religion donc le droit au blasphème, l’égalité des sexes et la liberté des femmes donc la mixité partout sur le territoire national, la légitimité des autres religions y compris le judaïsme et les polythéismes.

Il est urgent que les pouvoirs publics cessent d’adouber comme interlocuteurs légitimes ceux qui refusent ces règles, et se tournent vers ceux qui œuvrent à développer un islam apolitique et ouvert à la critique de ses textes fondateurs.

N’oublions pas le rôle de la société civile, sur laquelle Emmanuel Macron insiste à juste titre par ailleurs. Chaque citoyen a un devoir d’exemplarité vis-à-vis des jeunes générations. Les djihadistes se donnent à un idéal, si pervers soit-il, sans compter leurs heures, sans avoir honte de ce en quoi ils croient. Nous devons montrer par l’exemple que d’autres causes méritent qu’on les défende, d’autres héritages méritent qu’on en soit fiers ! Il serait lâche de se réfugier derrière le comportement des politiques ou des médias pour se laisser aller. Une rencontre avec un anonyme humble mais exemplaire peut changer une vie.

« L’ennemi s’adapte. »

Enfin, rappels de stratégie : « l’ennemi réfléchit », « l’ennemi s’adapte. » Nous devrons nous aussi sans cesse réfléchir, remettre en cause nos analyses à la lumière des faits plutôt que de nier les faits pour défendre nos préjugés ou préserver notre bonne conscience, et nous adapter, donc accepter que les méthodes d’aujourd’hui ne seront pas forcément celles de demain.

Pour finir, je veux évoquer le tragique attentat qui a frappé les fidèles de la mosquée de Finsbury Park le 18 juin. L’auteur de l’attaque aurait crié « je veux tuer tous les musulmans ! » Volonté génocidaire monstrueuse, hubris abject, haine absurde de plus d’un milliard d’hommes, de femmes, d’enfants.

Mais Sadiq Khan se trompe en déclarant que « le terrorisme est le terrorisme, qu’il soit inspiré par l’islam ou pas. » Encore une fois, le terrorisme est une méthode. Si condamnable qu’elle soit, ceux qui l’emploient ne peuvent être combattus qu’en analysant aussi leurs objectifs.

Je préfère donc réaffirmer mon attachement indéfectible à la liberté de conscience. Je condamne ceux qui s’y opposent, y compris le CFCM qui a refusé d’inscrire dans sa charte le droit de changer de religion, y compris les pays musulmans où l’apostasie est illégale et parfois punie de mort, et je condamne les idéologies qui promeuvent cette intolérance.

Je condamne ceux qui tuent des juifs parce qu’ils sont juifs, des chrétiens parce qu’ils sont chrétiens, des polythéistes parce qu’ils sont polythéistes, des athées parce qu’ils sont athées, et je condamne les idéologies qui les y encouragent, y compris lorsque ces idéologies se réfèrent à certains versets du Coran.

Et même si je considère l’islam politique comme un ennemi, je condamne ceux qui tuent des musulmans parce qu’ils sont musulmans, et je condamne les idéologies qui le justifieraient.

Lire la suite