Home Édition Abonné Avril 2021 Les filles de la désunion

Les filles de la désunion

Peggy la Science

Les filles de la désunion
© DILTZ/ Bridgeman images

Les parents sont plus susceptibles de divorcer si leur premier-né est une fille. La science explique cela très bien.


Les sujets familiaux font d’inépuisables citernes à sagesse populaire, en particulier lorsqu’il est question du nombre et du sexe des enfants. Parmi cette avalanche d’idées reçues, celle voulant que les parents fassent plus d’efforts pour leurs fils. Ou celle, connexe, selon laquelle les filles seraient une sinécure pour leurs parents – plus faciles à élever, parce que plus dociles, plus sages, plus calmes. Comme tous les stéréotypes, ceux-ci ne sont pas totalement faux, mais pas précisément vrais non plus.

Détricotant autant le chouchoutage des garçons que la facilité d’entretien des filles, les économistes Jan Kabatek, chercheur au Melbourne Institute (Australie), et David C. Ribar, de l’université d’État de Géorgie (États-Unis), ont voulu savoir si et pour quelle raison le sexe des enfants pouvait peser sur le risque de divorce des parents. Pourquoi ? Parce que tout un corpus montre que ce risque est en effet légèrement plus élevé chez les parents de filles que de garçons. L’explication d’obédience féministe fréquemment donnée à ce phénomène est celle dite de la « préférence pour les fils », qui veut que les pères de filles soient plus susceptibles de quitter leur premier foyer pour aller en fonder un autre en raison de leur envie pressante de (faire) pondre un « héritier mâle ».

Ne partageant pas ce présupposé, Kabatek et Ribar ont réagi comme tout bon scientifique turlupiné qui se respecte : en quantifiant le phénomène. Et pas qu’un peu. Grâce aux registres démographiques néerlandais, leur étude publiée à la toute fin de 2020 porte sur près de 3 millions de mariages noués entre 1971 et 2016. L’année 1971 est celle où les Pays-Bas ont reconnu le divorce sans faute : à partir de là, les chercheurs ont pu travailler sur une cohorte de désunions davantage motivées par la volonté individuelle, si ce n’est le consentement mutuel, que lors des époques antérieures.

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Globalement, l’étude ne va pas à contre-courant du consensus et montre que les parents sont effectivement plus susceptibles de divorcer si leur premier-né est une fille. Ensuite, et là encore dans la droite ligne de leurs prédécesseurs, Kabatek et Ribar observent un effet modeste – en moyenne et jusqu’aux 18 ans de leur fille, les familles avec aînée ont seulement 1,8 % de risque supplémentaire de divorcer. Mais ce risque augmente avec le nombre de filles du couple et leur âge. Par exemple, les couples néerlandais ont plus de 5 % de risque de divorcer lorsque leur fille a entre 13 et 18 ans. L’année de tous les dangers est celle de ses 15 ans, avec près de 10 % de risque supplémentaire. Aux États-Unis, pour lesquels Kabatek et Ribar disposaient d’un échantillon moins substantiel, les chiffres sont quasiment deux fois plus élevés.

Que le risque de divorce augmente avec l’âge en général, et soit le plus élevé à l’adolescence est le coup le plus dur donné à la théorie de la « préférence pour les fils ». Il est assez évident que lorsqu’un sale phallocrate est démangé par un besoin d’héritier mâle, il ne va pas attendre treize ou quinze ans pour l’assouvir. Comme le détaillent les chercheurs, l’explication plus probable s’oriente plutôt vers des relations conjugales ombrageuses au sujet des normes éducatives. À l’appui de cette hypothèse, l’étude montre que l’« effet fille » sur la séparation est d’autant plus fort que parents et enfants sont susceptibles d’avoir des croyances contradictoires sur ces rôles (par exemple, parce que les parents sont immigrés ou d’une génération plus ancienne que la moyenne). Et il explose (relativement parlant) si les parents ont eux-mêmes des croyances opposées (par exemple, lorsqu’un parent est immigré et l’autre non, lorsque les deux parents sont immigrés, mais issus de deux bassins culturels contrastés en matière de liberté des mœurs ou encore lorsque les niveaux d’études des parents sont très éloignés).

Cette augmentation du risque de divorce chez les parents de filles s’explique aussi par la fatigue relative que constitue leur éducation. À rebours de l’idée que les parents consentent des sacrifices supérieurs pour les garçons, l’investissement requis par l’éducation d’une fille est en réalité et en moyenne plus élevé que pour un fils. Des études observent notamment que les parents consacrent plus de temps aux activités pédagogiques pour leurs filles en âge préscolaire que pour leurs garçons. D’autres montrent que les parents allouent en tendance plus de ressources à leurs filles et d’autres encore que les familles défavorisées protègent davantage les besoins alimentaires de leurs filles adolescentes. Sans compter que le « calme » relatif des filles pourrait être un révélateur d’agitation parentale, vu que les fœtus masculins résistent moins bien au stress maternel et que les femmes déplorant un degré élevé de conflictualité conjugale avant de tomber enceintes sont plus susceptibles de donner naissance à des filles qu’à des garçons.

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Des résultats cohérents avec l’un des piliers de la biologie évolutive, l’effet Trivers-Willard, posant que les conditions écologiques, en jouant sur la condition physique de la mère, ont de quoi faire fluctuer le sexe de la progéniture. L’hypothèse de Trivers-Willard statue en effet que lorsqu’un sexe est plus variable que l’autre dans son succès reproducteur (fitness) au cours de sa vie, et si les sexes n’ont pas les mêmes facilités (ou difficultés) d’accès aux ressources, alors il est possible de prédire quel environnement fera que tel sexe sera préféré par les parents aux dépens de l’autre. Chez l’humain, comme dans la grande majorité des espèces sexuées et anisogames – c’est-à-dire productrices de cellules sexuelles, les gamètes, très différentes en taille, en mobilité et en exigences énergétiques –, c’est la reproduction des mâles qui est la plus variable : quelques hommes se partagent la part du lion du gâteau de la reproduction et le gros des troupes n’a plus que des miettes, si ce n’est du vent. Les mères ont donc tout intérêt à préférer leurs filles quand la météo écologique est mauvaise (le pari est moins risqué : une fille a toujours plus de chances de se reproduire qu’un garçon) et de faire pencher la balance vers leurs fils quand les temps sont radieux. Le modèle prédit également que dans des environnements à la fois inégalitaires et précaires, il sera biologiquement logique de préférer les filles aux garçons dans les familles pauvres. À l’inverse, chez les riches, les fils auront le plus de chances d’être favorisés.

Mais la découverte la plus cocasse de l’étude de Kabatek et Ribar est sans doute que l’« effet fille » sur le divorce dépend fortement de la composition de la fratrie… du père. Pour les pères n’ayant pas de sœur, l’effet est fort, mais il est inexistant chez les hommes ayant eu au moins une sœur. Comme si, commentent Kabatek et Ribar, « l’exposition des hommes à des interactions parentales avec des filles pendant leur enfance pouvait atténuer certains des conflits qu’ils sont susceptibles de rencontrer sur leur propre trajectoire parentale ». Eurêka, on a découvert le vaccin contre le divorce.

Référence : tinyurl.com/JamaisSansMonDivorce

Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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Peggy Sastre est une journaliste scientifique, essayiste, traductrice et blogueuse française. Dernière publication, "La Haine orpheline" (Anne Carrière, 2020)

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