Le philosophe Marx et le cinéaste de série B George Romero sont clairs : à force d’accumuler de la marchandise, à force de faire de cette marchandise la seule médiation possible entre les hommes, à force de la fétichiser, à force d’oublier toutes les autres formes d’échange comme le don, le contre-don, le potlatch, à force de refuser l’idée que la propriété puisse parfois être collective, le monde a sombré dans la folie ou, plus précisément, dans ce que Marx appelait l’irréalité de la marchandise, marchandise qu’il décrit lui-même comme une fantasmagorie, avec le talent d’un auteur de fantastique ou d’un poète surréaliste.

Imaginez vous, au hasard, dans un magasin suédois d’ameublement et lisez : « La forme du bois, par exemple, est changée, si l’on en fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dès qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre affaire. À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.» Honnêtement, si la table noire en pin que vous aviez prévu de monter en vous énervant sur une notice traduite du kalmouk se met à faire ça, vous allez vous sauver. Et vous aurez bien raison, car il est très dangereux pour la santé de laisser une marchandise danser en passant du pied de la valeur d’usage à celui de la valeur d’échange dans un twist inquiétant et mortifère.

La critique de la marchandise, de la consommation et du consommateur ne date pas d’hier. L’impression que la moindre fête, par exemple, est devenue le prétexte à consommer, consommer encore, consommer toujours a marqué les meilleurs auteurs. Déjà, Baudelaire, qui n’était pas particulièrement marxiste puisqu’il voulait assommer les pauvres, remarquait dans ses Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Et il aurait été troublé, le cerveau solitaire de Baudelaire s’il avait vu apparaître la toute proche Saint-Valentin. Voilà une fête qui trouve le moyen de nous faire payer (restaurant et/ou petits cadeaux) pour consommer ce qui d’habitude est gratuit[1. On se rappellera que la partie de jambes en l’air était autrefois appelée, dans les milieux populaires, « le café du pauvre. »]

Le lieu où s’exerce par excellence le règne autocratique de la marchandise est le centre commercial. Il sera bientôt chez nous, comme depuis longtemps aux USA, le seul lieu. Lisez les nouvelles de Raymond Carver et vous verrez à quoi se limite la vie sociale de la middle-class américaine dans ses grands espaces de plus en plus mités par les banlieues pavillonnaires pour desperate housewifes. Chez nous, on en prend le chemin tranquillement dans les zones rurbanisées où la sortie dominicale consiste de plus en plus souvent à aller regarder dans le centre commercial ceux qui travaillent désormais le dimanche.

Dans les quartiers, le centre commercial symbolise plutôt l’insolence de la marchandise inaccessible et permet aux enfants, mieux qu’un conseiller d’orientation, de déterminer quelle sera leur place dans les rapports de production dans quelques années : soit vigile, soit pousseur de palettes à temps partiel, soit voleur, sachant qu’ils pourront passer de l’un à l’autre au gré des politiques de la ville.

Toute cette organisation, on le reconnaîtra, ne respire déjà pas, la santé mentale. Mais un nouveau phénomène vient d’apparaître qui nous semble marquer une étape supplémentaire dans la déraison.
C’est le phénomène du caddie rempli à ras bord mais abandonné dans les rayons. Il est assez important pour que les grandes surfaces s’en inquiètent, notamment quand il est plein de produits frais ou de surgelés dont la chaine du froid a été, de facto, rompue. On sait qu’il arrive parfois que le client, excédé par la lenteur d’un terminal de paiement, ressorte et laisse ses achats en plan mais là, c’est un peu différent. Le nombre de caddies remplis et abandonnés ne cesse d’augmenter, il commence à être intégré comme un paramètre de gestion au même titre que le coulage, le vol ou la démarque.

On est donc bien obligé d’en arriver à la conclusion suivante : il existe des couples ou des familles qui font leurs courses comme avant, qui remplissent le caddie comme avant, se choisissent une bonne bouteille pour se faire plaisir avec le gigot comme avant, qui cède aux caprices de la petite dernière qui tient absolument à sa marque de gâteaux comme avant.

Mais ils n’ont plus les moyens. Alors, une fois le tour des linéaires accompli, une fois qu’ils ont offert aux voisins ou même simplement aux inconnus l’image de la normalité consumériste et qu’ils se sont donné à eux-mêmes l’illusion d’appartenir encore, au moins comme figurants, au grand théâtre du bonheur marchand, ils abandonnent discrètement le caddie et ils s’éclipsent par la sortie sans achats.
George Romero, que nous évoquions plus haut, est un maître du film de zombies qui se sert de l’épouvante comme critique sociale. Dans le deuxième volet de sa saga, Dawn of the dead (1978), il montre un groupe de survivants se réfugiant et se barricadant dans un grand centre commercial alors que le monde est submergé par les zombies. Le problème, c’est que les morts-vivants ne cessent d’affluer en poussant des caddies et en se promenant d’une démarche maladroite dans les rayons. Le zombie, nous dit Romero a tout perdu, même la vie puisqu’il pourrit sur pied, sauf le souvenir ou le réflexe de la consommation qui est décidément plus fort que tout dans nos sociétés.

On peut aussi penser, avec cette affaire des caddies remplis et abandonnés, que les villages Potemkine, aussi riants que faux, qui étaient dressés à coup de knout pour cacher la misère des paysans lors des voyages de la grande Catherine, sont désormais construits et souhaités par ceux-là même qu’on voulait jadis cacher : ils consentent de leur plein gré à jouer le jeu qui les paupérise en sauvant les apparences sans que leurs maîtres aient besoin de leur demander ou de leur imposer.
Si quelqu’un trouve une meilleure définition de ce qu’on appelle, en philosophie mais aussi en psychiatrie, l’aliénation, il peut écrire au journal.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche