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Le Voyage de Monsieur Mélenchon

Que va-t-il faire dans cette pétaudière ? Et surtout, est-il légitime pour le faire ? On balaiera d’abord les objections pas vraiment objectives qui assimilent tout parachutage à un passe-droit, voire à une prébende. L’Assemblée nationale n’est pas un conseil de copropriétaires. Aux législatives, on élit les représentants du peuple, pas les délégués de circonscription : tous les candidats, sans distinction de résidence, d’orientation sexuelle ou de QI, sont par définition légitimes partout − même Rama Yade ou Olivier Ferrand.

On ne suivra pas non plus les cruchons qui accusent Mélenchon de voler au secours de la victoire. Certes, au deuxième tour, le candidat de gauche a recueilli 60 % des voix dans la circo d’Hénin-Carvin ; mais au premier, avec un peu moins de 15%, Mélenchon est arrivé non seulement loin derrière Marine Le Pen (31,42%), mais aussi loin derrière Hollande (28,75%).[access capability=”lire_inedits”] Bref, si saluer − comme l’ont immédiatement fait certains de ses camarades − l’immense courage de Jean-Luc Mélenchon est un tantinet exagéré, la partie n’est pas gagnée d’avance.

L’hypothèse, vacharde mais non dénuée de pertinence, de certains de mes amis est que Mélenchon se présente à Hénin-Carvin parce qu’en six mois, il est devenu complètement accro aux médias. Cette toxicomanie n’est pas discutable. Elle pourrait donc expliquer que JLM se précipite là où il est certain d’être surexposé. Cette analyse est un peu courte, en tout cas insuffisante.

La mienne part du constat − partagé par ma chère patronne − qu’il existe en France un Parti des médias qui suit autant qu’il les définit les topiques de l’idéologie dominante.

À mon avis, le subtil secrétaire général du PCF, Pierre Laurent, à l’origine de cette candidature délocalisée, n’ignore rien de ce parti. Il a compris que si Mélenchon était accro aux médias, les médias, eux aussi, étaient accros à Mélenchon. Et que cet engouement journalistique bienveillant ne venait fichtre pas du SMIC à 1700 euros ou de la dénonciation de la « règle d’or », mais de ses outrances supposément antifascistes contre la « semi-démente » Marine et ses électeurs « racistes ».

Or, pour ces législatives, le PCF était confronté à un risque sérieux : celui d’une disparition médiatique totale. Pour une fois, ce n’est pas pure paranoïa : à partir du 7 mai, on a vu se multiplier reportages, articles et autres sondages où, malgré le score non négligeable de son candidat à la présidentielle, le Front de gauche (dont une grande majorité de candidats sont communistes) était totalement oublié au profit des aventures électorales de Bayrou ou de Duflot. En d’autres temps, le PCF se serait contenté de pester et de pétitionner contre cette injustice. J’imagine aisément Robert Hue ou Marie-Georges Buffet mettre toutes leurs forces dans cette bataille perdue d’avance.

Le PCF de Pierre Laurent a préféré une autre voie, celle de l’accommodement raisonnable avec le Parti des médias, un peu comme l’avait pratiqué autrefois Georges Marchais, ou plus près de nous Arlette Laguiller et Olivier Besancenot (l’une à son corps défendant, l’autre moins). Le raisonnement est simple : vous voulez du Mélenchon qui tape sur Marine ? Eh bien on va vous en donner, et vous, vous allez donner en échange du temps d’antenne et de la respectabilité politico-médiatique au Front de gauche, autrement dit le qualifier dans la cour des grands, ou au moins des moyens-grands.

Les risques politiques de cette opération sont connus : vedettisation renforcée de Marine Le Pen, boboïsation accrue de l’électorat communiste, car on n’attire pas les prolos avec de l’antifascisme façon Lapix, sans oublier la possibilité d’une veste qui entraînerait la marginalisation médiatique, donc politique, du PC et de son prête-nom mélenchoniste. On me permettra d’exprimer en sus une vague réserve d’ordre éthique : la coalition qui prétend porter la contestation radicale du « système » peut-elle se compromettre avec le « premier pouvoir », c’est-à-dire les médias ? Si l’alternative se résume à « paraître ou disparaître », la stratégie du spectacle n’est pas un mauvais choix. En tout cas, il n’y en a pas d’autre.[/access]

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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De l’Autonomie ouvrière à Jalons, en passant par l’Idiot International, la Lettre Ecarlate et la Fondation du 2-Mars, Marc Cohen a traîné dans quelques-unes des conjurations les plus aimables de ces dernières années. On le voit souvent au Flore.

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