Quand on lit le récit La redoutable veuve Mozart, on se dit qu’on a encore beaucoup à apprendre sur le génial Mozart. Constanze Mozart a adoré et contribué à la gloire de son défunt mari. Rencontre avec Isabelle Duquesnoy, l’auteur


Cette affaire a commencé dans un train. Nous rentrons de la foire de Brive. J’interroge Duquesnoy sur Mozart. Elle répond avec son accent de l’Est. Elle me dit qu’elle parle couramment l’allemand, ce qui lui a permis de travailler directement sur les documents de l’époque, en particulier la correspondance de Wolfgang.

Si je voulais te raconter tout ce que je fais avec ton portrait, tu rirais bien souvent

Son épouse Constanze étant restée à Vienne, Mozart lui écrit régulièrement. Duquesnoy me révèle que le maestro a emporté avec lui un petit portrait de sa femme, enveloppé dans un étui duveteux de voyage. Mozart : « Si je voulais te raconter tout ce que je fais avec ton portrait, tu rirais bien souvent. – Par exemple, je le tire de sa prison et je dis : Dieu te bénisse, Dieu te bénisse, coquine, bonbon explosif… » Knallbonbon, bonbon explosif ou papillote de Noël, que les coincés traduisent par « petit pétard » alors qu’il s’agit du clitoris, m’apprend Duquesnoy, avec un large sourire. Il est très actif avec ce portrait, poursuit-elle. Tout cela est charmant. Il termine sa lettre par « Bonne nuit petite souris. » 

Je l’interroge également sur l’appartenance de Mozart à la franc-maçonnerie. Isabelle est intarissable. Il est entré en franc-maçonnerie en décembre 1784, soit sept ans avant sa mort. Sa Loge travaillait au « rite écossais », entraînant quelques obligations dont elle n’a pas tenu compte pour ce nouvel apprenti ; étant souveraine de ses ateliers, chaque loge peut choisir de sauter une étape sans se faire taper sur les doigts. Mozart aurait dû rester apprenti trois ans, durant lesquels il n’avait pas le droit de parler ni de tenir un poste ; il devait servir à table lors des banquets finissant les travaux (banquets appelés « agapes »). Or, il n’est resté apprenti que trois semaines, au lieu de trois ans. Il est donc passé au deuxième grade, c’est-à-dire compagnon, hyper rapidos. Pourquoi ?

Des musiques pour la franc-maçonnerie

Soit parce que sa Loge avait besoin d’un compagnon pour tenir un plateau (un poste), soit parce qu’on l’a estimé suffisamment « éveillé » pour grimper les échelons à toute vitesse. Etant devenu compagnon, il pouvait tenir le poste de la « colonne d’harmonie », c’est-à-dire s’occuper de la musique ; très importante dans la franc-maçonnerie, la musique sert à soutenir les travaux, à imposer des temps de réflexion, rythmer les étapes rituelles, illustrer des planches (conférences/exposés), etc. Mozart a donc composé des musiques pour les francs-maçons, ayant la particularité de ne pas être des œuvres de divertissement, ni galantes ornées de trilles et autres fioritures, mais plutôt marquées de symboles.

Les musicologues se foutent sur la gueule depuis 100 ans pour examiner son œuvre et parviennent tous, sauf un, à des conclusions complètement absurdes. Le seul qui comprenne sa musique est Sir Robbins Landon, lui-même franc-maçon ; c’est ce qui manque aux autres, l’expérience de la franc-maçonnerie pour comprendre les allusions discrètes dans la musique. On ne peut pas piger sa musique maçonnique si on n’a pas mis les pieds quelques années dans une loge. Isabelle Duquesnoy n’a donc pas fini d’être critiquée pour ses écrits par une bande d’experts en musique, mais complètement ignares sur ce point…

Ces mêmes intellectuels frustrés prétendent que Mozart était tiraillé entre cette appartenance et sa foi chrétienne ; c’est complètement débile, puisque le rite écossais ne tient pas compte de la religion (sinon son père, ainsi que Haydn ne l’y auraient pas rejoint !), de même qu’un curé est représenté sur le tableau de loge de Mozart…

Mozart féministe?

Le train avance dans la nuit. On aimerait suspendre le temps. Duquesnoy poursuit : Mozart était féministe avant l’heure ; juste avant sa mort, il avait le projet de créer une loge où les femmes seraient acceptées ; elle devait s’appeler Grotta, « la grotte ». Là encore, de nombreux musicologues prétendent qu’on n’a pas de preuve. C’est faux : dans les témoignages de sa veuve, elle l’affirme mordicus, et dans La flûte enchantée, Mozart a fait ajouter le texte suivant : « Une femme que n’effraie ni la nuit ni la mort, mérite d’être initiée ».

L’auteur du livret de La flûte est Emmanuel Schikaneder, lui-même franc-maçon, mais appartenant à une loge de ripailles, dans laquelle on ne faisait que picoler et gloutonner.

Autre anecdote : dans certaines loges, le rite du passage au grade de maître implique que le récipiendaire s’allonge dans un cercueil ; Mozart aurait râlé, refusant de se prêter à ce rituel, menaçant d’écrire des musiques immondes si on l’y obligeait. Il passa maître tout de même, et donc autorisé à fonder lui-même un autre atelier.

L’amour de Constanze force le respect

Je l’interroge sur le Requiem que Mozart n’a pu achever. Isabelle sourit. Elle me dit que Salieri n’a rien à voir dans cette histoire comme l’affirme Milos Forman dans son film Amadeus. La première version du film montre Salieri étudiant les partitions que Constanze lui apporte en cachette ; il entend la musique en lisant des notes (sauf qu’il ne lit pas ce qu’il entend, bref…) et Salieri de dire : « Et au loin, un bandonéon qui miaule… » Les musicologues ventrus n’ont rien remarqué… Le bandonéon a été inventé 50 ans après Mozart ! Duquesnoy a donc écrit à la production, et ô miracle, les nouvelles versions doublées ne disent plus cette ânerie.

Alors qui a écrit le Requiem ?

On considère, me répond Isabelle, que c’est Franz Xaver Süssmayr. Le sanctus pourri est entièrement de sa main. Les autres élèves s’y sont collés et ont laissé tomber. Mozart craignait toujours le vol des idées. Il notait donc la basse continue et gardait la mélodie dans sa mémoire. Ça n’a pas aidé ceux qui pensaient finir le Requiem. Mais Constanze a jugé bon de prendre Süssmayr pour plusieurs raisons :

1) Mozart le trouvait con, donc malléable. 2) Il était copiste et savait imiter l’écriture de Mozart. 3) Il était assez orgueilleux pour se croire capable d’imiter le style musical de Mozart sans se faire pincer.

Cet échange impromptu m’a donné envie de lire le livre de Duquesnoy, qui a déjà signé deux ouvrages sur Mozart : Les confessions de Constance Mozart (Plon), et Constance, fiancée de Mozart (Gallimard Jeunesse). Mort ruiné, enterré sans grande pompe, Mozart aurait pu sombrer dans l’oubli. Mais Constanze, qui lui a survécu pendant un peu plus de cinquante ans, aimait trop son illustre mari pour ne pas lui offrir la postérité que son œuvre exigeait. Son amour force le respect. Elle va même jusqu’à gratter la terre à mains nues pour retrouver son squelette. Elle n’est ni fragile ni futile comme le montre Milos Forman.

C’est au contraire une veuve déterminée, redoutable femme d’affaires, dotée d’une volonté à faire pâlir bien des hommes aux commandes du monde. Le style enlevé de Duquesnoy fait merveille. Elle a choisi d’écrire son récit sous la forme de confidences d’une mère à l’un de ses fils, Carl (ce qui nous prive de la scène de masturbation de Mozart devant le portrait de Constanze). Sa baguette est précise, la partition est fluide, il n’y jamais trop de notes. Constanze à son fils : « Ton père détestait les aristocrates, mais il ne souhaitait pas d’autre reconnaissance que la leur. Il rêvait d’en être admiré, ils l’humilièrent. Il avait faim de leurs compliments, ils l’endettèrent. Il rêvait de les faire danser, ils l’enterrèrent. Je n’ai pas d’autre but que de leur faire regretter cette méprise. » Quelle femme !

Isabelle Duquesnoy, La redoutable veuve Mozart, Édition de La Martinière.

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