« … vous ne trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je dis quatre vingt-cinq départements, car, bien entendu, j’excepte la Corse de la France… » (Dumas, le Comte de Monte-Cristo, chap..XL)

Faut-il encore excepter la Corse de la France ? On le penserait presque, après avoir fini Juges en Corse, le curieux ouvrage, très fouillé et plein de silences, que Jean-Michel Verne, journaliste spécialisé dans la grande criminalité, que ce soit l’Affaire Yann Piat ou les comptes de l’OM, vient de consacrer à la justice en Corse, de 1991 à nos jours. Presque trois décennies, et en termes de bilan comptable, une foule de meurtres pour quelques condamnations.

Permis de tuer

C’est que la Corse est un pays singulier. Le taux d’élucidation des homicides, en France continentale, est de 90-95%. Dans l’île natale de Napoléon et d’Antoine Guerini, il ne dépasse pas 10%. La différence est à chercher d’un côté dans l’omertà qui est ici une seconde nature, et d’un autre côté dans l’extrême professionnalisation du crime. Neuf fois sur dix, on trouve l’assassin parce qu’il a des liens avec la victime. Mais lorsque l’on a affaire à un tueur professionnel, parfois même venu tout exprès sur l’île pour remplir un contrat…

Jean-Michel Verne a eu l’idée d’interviewer les magistrats chargés, durant ces deux décennies, de représenter en Corse la justice française. Et de les faire parler à la première personne : l’ouvrage est ainsi un recueil de témoignages d’hommes de l’art. Je dis « hommes » parce qu’il n’y a pas une femme parmi ces neuf grands témoins. Un hasard, sans doute.

La Corse continentale

Il n’y a pas non plus de Corses. Par un décret datant de Napoléon, l’Etat évite de nommer dans l’île, à haut niveau, des gens qui pourraient y avoir des attaches, et seraient donc susceptibles d’être influencés par une parentèle tentaculaire. Inspecteurs des impôts, hauts gradés de la police, procureurs, recteurs et préfets sont invariablement choisis parmi les Continentaux. Et de hauts fonctionnaires corses qui ont fait sur le Continent l’essentiel de leur carrière, et aspirent, à quelques années de la retraite, à rentrer au pays, doivent patienter jusqu’à la fin : dans la haute fonction publique, le Corse est persona non grata en Corse. Jean-Jacques Fagni, brièvement procureur à Bastia, est en fait catalan d’origine — et s’est retrouvé logiquement à Perpignan en 2016 — ce qui, dans les Pyrénées-Orientales, ne gêne personne. Mais en Corse…

Ce qui explique le retard à l’allumage des juristes convoqués par Jean-Michel Verne. Ils mettent invariablement une bonne année à comprendre la structure de la société corse — sans compter qu’aucun d’eux ne parle la langue corse : on se croit revenu aux temps lointains où elle était, entre truands, un code bien pratique pour ne pas être compris des flics continentaux. Comme l’a été par la suite le pataouète, — et aujourd’hui l’arabe.

Seconde cécité moins compréhensible : ces hauts magistrats se focalisent sur…

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