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Il n’y a pas de crimes passionnels !

Philippe Bilger décrypte les légendes sur la justice pour Causeur

Il n’y a pas de crimes passionnels !
Le chanteur Bertrand Cantat, rendu coupable d'un "crime passionnel" en ayant tué Marie Trintignant en 2003. © Francois Mori/AP/SIPA

Le crime passionnel est un genre criminel qui a toujours eu beaucoup de succès auprès des Français parce qu’ils y trouvent de quoi susciter leur indignation et stimuler, en même temps, leurs émotions.


Je ne suis pas sûr que le crime passionnel existe véritablement si on veut bien le définir par un meurtre ou un assassinat causé par le seul amour de la victime. Alors qu’en réalité le ressort fondamental en est l’amour de soi, la douleur d’être abandonné, l’humiliation d’être méprisé.

Dans le magazine du Parisien, un remarquable article de Vincent Gautronneau a projeté un sombre éclairage sur Jérôme Gaillard qui, dans des circonstances ayant impliqué des tiers, a assassiné, au mois de février 2021, Magali Blandin en proférant dans le cabinet du juge d’instruction cette phrase terrifiante d’égoïsme et de vérité crue : « J’aimais profondément ma femme. Le seul moyen de garder Magali, c’était de prendre sa vie ».

Étrange destin d’ailleurs, et signifiant, que celui de ce mis en examen s’étant par la suite suicidé en prison.

J’entends bien que par facilité on pourrait me rétorquer que tout crime, sortant de la froide catégorie des vols à main armée et des transgressions motivées par le seul lucre, est irrigué par la passion et que son auteur est forcément détaché de lui-même et de sa rationalité. Il me semble que ce serait s’écarter de la particularité de ces crimes prétendument inspirés par la perte d’un être qui ne serait pas soi mais en réalité motivés par le seul souci de soi.

Contrairement à ce qu’affirme Jérôme Gaillard pour donner un tour tragiquement noble à un amour à mort conclu par un crime, « il n’aimait pas profondément sa femme » mais banalement ne supportait pas qu’elle veuille le quitter en choisissant pourtant, pour résoudre cette intolérance, une solution extraordinaire : la tuer.

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Jérôme Gaillard, prisonnier d’un conflit entre le soi honorable et le soi dévoyé et pervers, n’a pas su trouver d’autre issue que de se débarrasser sur Magali Blandin de son implacable dilemme.

Et il a qualifié son acte insensé et profondément égoïste de crime passionnel. Cela fait toujours mieux dans un cabinet d’instruction et plus tard face à une cour d’assises.

Mais celle-ci, avec les jurés qui sont revenus de cette apologie trop confortable, si complaisante à l’égard de l’auteur, si faussement apitoyée envers la victime, est de moins en moins dupe. Derrière le crime ils n’ont plus aucun mal à percevoir la passion de soi, derrière l’apparente sensibilité meurtrie, la perversion d’une malfaisance ne concevant pas que demeure vivant l’instrument de sa défaite humaine, saine et sauve la responsable de son extrême désillusion : n’être plus aimé et devoir s’accommoder de cela !

Dans ma carrière d’avocat général j’ai connu quelques affaires relevant de cet horrible registre mettant à mal définitivement autrui, parfois une famille.

Je ne cesse pas de m’interroger – alors que depuis onze ans j’ai quitté ce rôle d’avocat de tous les citoyens qui m’a comblé pour sa mission de compréhension et d’utilité sociale – sur ma curiosité jamais lassée pour les obscurités de l’âme humaine, les mystères de l’être. Le crime pousse au paroxysme ce qui gît en certains d’entre nous, il est un révélateur de ce que nous pourrions être, il nous fait entrevoir qu’il y a des voies interdites.

Puisque même les crimes passionnels n’en sont pas et se leurrent.


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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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